«La croissance ne peut venir que de l’éducation», entretient avec Philippe Aghion, professeur à Harvard, théoricien de la croissance et Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS
Posté par jeunessociauxdemocrates le juin 07 30, 2007
L’Express du 26/01/2004 – par Sabine Delanglade
Phillippe Aghion
Elie Cohen
C’est un travail de deux ans qui a conduit Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS, et Philippe Aghion, professeur à Harvard, deux de nos économistes les plus originaux, à boucler pour le conseil d’analyse économique du Premier ministre un rapport intitulé «Education et croissance». Un travail fondé sur un modèle théorique mis au point par Philippe Aghion et ses collaborateurs. Pour ces chercheurs, la France, qui s’est toujours contentée d’être une économie d’imitation, de rattrapage, doit désormais se développer par l’innovation. Pour y parvenir, seul le développement de l’enseignement supérieur peut stimuler la croissance. Il est donc urgent pour la France, qui a toujours négligé ses universités au profit, notamment, de l’enseignement secondaire, d’inverser ses priorités.
Vous avez, ces derniers mois, travaillé à l’étude des relations entre le système éducatif et la croissance. Comment peut-on évaluer ainsi des notions qui semblent quand même assez abstraites?
Philippe Aghion: C’est compliqué. Pour y parvenir, on s’est longtemps contenté de mettre en relation le taux de croissance et le nombre total d’années d’éducation. Mais, si cette approche était valable pour analyser la croissance des pays en voie de développement, elle l’était moins lorsque l’on voulait s’intéresser seulement aux pays de l’OCDE, car on ne distinguait pas selon qu’il s’agissait d’années d’études primaires, secondaires ou supérieures, et surtout, cela ne disait rien du type de croissance visé. Or les sources de croissance diffèrent complètement selon l’état de développement du pays étudié.
De quelle manière?
P. A.: Il faut distinguer les économies qui sont encore en phase de «rattrapage» par rapport aux pays les plus avancés, et celles qui sont parvenues à ce que nous avons appelé la «frontière technologique», c’est-à-dire les systèmes économiques où la plupart des secteurs d’activité ont un niveau maximal de productivité. Pour ces pays-là, le rattrapage, par définition, ne suffit plus pour générer des gains de productivité, puisqu’ils ont déjà rattrapé leur retard. Dans ce cas, la croissance ne peut venir que du dépassement de la frontière technologique, donc de l’innovation. Aujourd’hui, l’économie américaine et, dans une moindre mesure, les économies finlandaise et suédoise sont d’ores et déjà parvenues à cette frontière, car elles cumulent le plus grand nombre de secteurs ayant les plus fortes productivités du monde.
Certes, mais en quoi cela concerne-t-il l’éducation?
P. A.: Cela la concerne énormément. D’une manière générale, les institutions économiques qui favorisent l’imitation ne sont pas les mêmes que celles qui sont propices à l’innovation.
Oh! la la! Là, il faut nous expliquer en détail.
P. A.: Pour le financement des entreprises, une économie du premier type, celle de rattrapage, s’appuiera essentiellement sur des financements bancaires et sur des subventions gouvernementales, car alors la prévisibilité et la régularité priment tout. En revanche, dans le cas d’une économie innovante, le marché et le capital-risque – puisque, par définition, il y aura risque – vont prendre une part prépondérante. C’est donc une différence fondamentale. L’organisation des entreprises propre à favoriser la croissance sera également différente selon les divers stades de développement d’un pays. L’économie d’imitation reposera sur de grandes entreprises verticalement intégrées, où les relations de travail sont stables et de longue durée et où la concurrence est limitée. L’innovation, elle, naîtra d’unités plus petites, plus mobiles, ayant des taux de natalité et de mortalité beaucoup plus élevés.
Et le lien avec l’éducation?
Elie Cohen: Eh bien, le système éducatif ne devra évidemment pas être le même selon que l’on veut former des imitateurs ou des innovateurs! Dans le premier cas, celui de notre économie de rattrapage, ce qui sera primordial, ce sera la plus grande alphabétisation possible, pour que de gros bataillons de diplômés soient capables de comprendre les systèmes techniques et de les imiter. Donc, une bonne formation de base largement répandue et professionnalisée suffira. De même, de grandes organisations hiérarchisées et qui se consacrent à un seul domaine de recherche fonctionnent bien en période de rattrapage, car ce qui compte alors, c’est la concentration des moyens et une volonté durable.
«Nos grandes écoles, ces fleurons hérités de l’Ancien Régime, se sont provincialisées !»
C’est le système français, en somme?
E. C.: Exactement. Celui qui a très bien fonctionné de l’après-guerre aux années 1970 pour rattraper les Etats-Unis. Côté éducation, on met le gros du budget sur l’enseignement primaire et secondaire, et à nos grandes écoles spécialisées on demande de former les ingénieurs dont on a besoin. Côté recherche, on bâtit de grands organismes spécialisés, tels le CEA (Commissariat à l’énergie atomique), le Cnes (Centre national d’études spatiales) ou le Cnet (Centre national d’études des télécommunications), qui vont se contenter – évidemment, je force un peu le trait – de franciser des technologies venues d’ailleurs.
Par exemple?
E. C.: Le CEA a permis de franciser les technologies nucléaires américaines. Dans un premier temps, il avait développé une filière nationale – dite «graphite-gaz» – mais elle a été abandonnée. Après l’adoption du PWR (Pressurized Water Reactor), les entreprises tricolores aidées par le CEA se sont contentées d’adapter cette technologie américaine. De même, le Cnet a longtemps pris pour modèle les «Bell Labs», et les a reproduits dans ses programmes et son organisation interne.
P. A.: Mais attention! A la fois parce que la France s’est rapprochée de la «frontière technologique» et également parce qu’une concurrence accrue est née de la mondialisation et de l’arrivée des technologies de l’information, une telle attitude n’est plus possible aujourd’hui: l’avenir de l’économie française ne peut reposer que sur l’innovation! Elle doit agir désormais exactement à l’inverse de ce que nous lui demandions au cours des décennies passées… Et notre système éducatif doit en tenir compte. Car le modèle que nous avons bâti pour ce rapport, en étudiant les budgets alloués à l’éducation par 25 pays de l’OCDE sur quarante ans, a bien montré que plus un pays était proche de la frontière technologique, plus il était en pointe, plus l’enseignement supérieur était le moteur de sa croissance.
L’absence de sélection à l’entrée de l’université serait-elle alors aujourd’hui un frein à l’efficacité de l’enseignement supérieur, et donc à ce changement que vous préconisez?
E. C.: Dans notre esprit, relèvent de l’éducation de base le primaire, le secondaire et le premier cycle du supérieur. Dans le système français, l’absence de sélection aboutit en fait à une sélection par l’échec au terme du premier cycle: moins de 50% de réussite au Deug au bout de deux ans. L’enjeu, aujourd’hui, est de promouvoir le supérieur du supérieur; c’est là que se joue la bataille pour la connaissance, base des avantages comparatifs de demain… L’exemple de la Finlande est à ce titre frappant. Voilà trente ans, c’était une économie fruste dépendant de la Russie et dont le point fort était l’industrie du bois. En décidant d’investir massivement dans l’enseignement supérieur et dans la recherche en nouvelles technologies, elle est devenue une «économie frontière» et abrite, avec Nokia, un leader mondial.
N’est-ce pas là un nouveau signe de la modernité du modèle nordique?
E. C.: C’est vrai, si l’on songe que la Finlande et la Suède consacrent déjà chacune 3% de son PIB à la recherche! Peut-être, après tout, dessinent-elles un modèle d’évolution qui peut nous inspirer: réforme graduelle, sélection des domaines d’excellence, souci de l’égalité des chances.
Comment expliquez-vous que la France n’ait pas réagi plus tôt?
E. C.: Depuis 1995, notre pays a décroché, car nous avons conservé notre système figé, qui est marqué par l’absence de circulation entre les trois pôles de l’innovation – grandes écoles, universités et centres de recherche. Eh bien, ce «modèle» français, si modèle il y a, ne fonctionne plus! Dans un contexte de mondialisation de la formation des élites, alors que Harvard et le MIT (Massachusetts Institute of Technology) sont devenus les universités de la planète, nos grandes écoles, ces fleurons hérités de l’Ancien Régime, se sont provincialisées!
P. A.: Au passage, je note d’ailleurs que l’existence de ces écoles (Polytechnique, Normale sup, Centrale, Mines, Ponts, etc.) a eu un effet pervers sur l’université. On se disait: «Elles forment nos élites, alors à quoi bon se préoccuper des facultés?» Résultat, nos universités ne sont qu’un choix par défaut pour les bacheliers.
E. C.: Quant à l’organisation de la recherche, elle a conduit à la dégradation de la performance française à un triple niveau: que ce soit dans le dépôt de brevets, l’impact des publications scientifiques ou la transformation d’innovations en entreprises viables, notre part relative est en chute libre. Depuis que leur mission initiale a été remplie, les grands organismes scientifiques immobilisent des moyens, freinent les redéploiements, n’irriguent pas les universités, et, en fin de compte, contribuent à la sous-productivité du système.
«Nous proposons une dépense supplémentaire de 0,5 points de PIB totalement investie dans l’enseignement supérieur»
Triste constat… A-t-on au moins réorienté les dépenses d’éducation?
E. C.: Pas du tout! Nous lui consacrons au total moins que les autres – 7% du PIB, pour 9% aux Etats-Unis. En outre, ces fonds sont mal répartis. Alors que nous dépensons en moyenne 6 589 euros par étudiant dans l’enseignement supérieur, nous consacrons 7 879 euros à un élève du secondaire. En France, un élève du secondaire coûte 36% de plus que dans la moyenne de l’OCDE, et un étudiant du supérieur 11% de moins que cette moyenne. La France alloue 16,6 milliards d’euros au supérieur, les Etats-Unis en sont à 224 milliards de dollars!
Décidément, la France est toujours à contre-courant! Que préconisez-vous pour inverser la tendance?
E. C.: La tentation était grande de dire: «Cassons tout, et reconstruisons un système qui intègre production, diffusion et transfert de connaissances.» Mais l’extrême audace des réformateurs nourrit souvent les pires conservatismes, d’où une approche que nous croyons plus originale. Le souvenir des grandes manifestations de l’automne dernier, pour une réforme bien plus modeste, suffirait d’ailleurs à nous inviter à la prudence.
Certains vous reprochent en effet d’être timorés…
P. A.: Peut-être… Mais c’est délibérément que nous refusons une remise en question radicale du système. Nous lui préférons une approche qui joue sur des leviers existants pour l’amener à évoluer. Nous ne prônons pas non plus une diminution des budgets actuels. Attention! Nous ne disons pas qu’il faut jeter aux orties le primaire et le secondaire: c’est tout de même sur eux que se bâtit le supérieur! Simplement, nous proposons une dépense supplémentaire – disons plutôt un investissement – de 0,5 point de PIB (soit environ 7,5 milliards d’euros) qui serait totalement investie dans l’enseignement supérieur. Ce ne serait vraiment pas exagéré: les Etats-Unis y consacrent 3% de leur PIB; la France, 1,1%. Et c’est sur l’utilisation de ce demi-point de PIB supplémentaire que nous proposons d’innover.
Dans cet esprit, vous proposez la création d’une agence. Comment fonctionnera-t-elle? Avez-vous un modèle pour cette nouvelle institution?
P. A.: Nous proposons en effet la création d’une agence de moyens pour l’enseignement supérieur et la recherche qui s’inspirerait d’agences similaires créées en Suède, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, telle la National Science Foundation. Elle financerait des projets de recherche individuels et collectifs, des regroupements et des centres de recherche pour des périodes limitées (cinq ans renouvelables). Ces projets seraient évalués par la communauté des pairs selon une procédure transparente et soumis à contrôle. Des projets de groupements permettraient ainsi des collaborations entre universités et grandes écoles, ou entre grandes écoles elles-mêmes. Vous voyez que nous avons été guidés par trois principes: l’initiative doit venir d’en bas, les projets doivent être sélectionnés par les pairs et toujours être soumis à des évaluations. Rien ne doit jamais être considéré comme acquis.
Pouvez-vous citer un exemple de succès étranger?
P. A.: En Angleterre, des corps constitués de longue date, comme Oxford, Cambridge ou la LSE (London School of Economics and Political Science) imposaient des modèles figés d’enseignement et de recherche en économie. Eh bien, l’ESRC (Economic and Social Research Council), une agence du type de celle que nous préconisons, a mis en place un système d’évaluation comparée de la recherche qui a permis à des jeunes équipes issues d’établissements moins cotés comme l’UCL (University College London), l’université de Southampton ou celle de Bristol d’émerger et de s’imposer sur la durée. Ainsi, l’UCL a donné naissance à la meilleure équipe mondiale de micro-économétrie. Non seulement cela a poussé les dinosaures à bouger, mais cela a aussi permis d’inverser la fuite des cerveaux, en offrant de meilleures conditions de travail et de salaires.
N’avez-vous pas peur, avec cette nouvelle agence, de créer une énième structure, un énième machin? Ne risque-t-on pas de faire se côtoyer une agence de pointe et une université toujours dépassée?
P. A.: Le pari que nous faisons est que ces dispositifs auront une valeur exemplaire en tirant le système par le haut. Nous nous sommes inspirés du modèle chinois dit du dual track approach: de la même façon que les Chinois ont maintenu les prix planifiés sur les quotas du Plan alors que toute production au-delà de ces quotas se vendait librement sur le marché, nous ne touchons pas au système tel qu’il existe, mais nous introduisons la réforme à la marge sur les fonds supplémentaires alloués à l’enseignement supérieur.
Ne craignez-vous pas que cela prenne encore beaucoup de temps?
E. C.: Il faut cesser de parler dans le vide et agir sans attendre. On ne peut pas déplorer que les Etats-Unis soient devenus les champions du high-tech, que la Chine soit aujourd’hui la championne de l’industrie manufacturière, l’Inde celle des services délocalisés, et ne pas tout faire pour relancer une croissance riche en emplois hautement qualifiés. C’est la seule à même de répondre au double défi de la mondialisation et de la révolution technologique.