Les Jeunes sociaux-democrates

le think tank des étudiants sociaux-démocrates

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Archive de la catégorie «social-démocratie»

Articles de Presse sur la social-démocratie

La démocratie, grande perdante des législatives

Posté par jeunessociauxdemocrates le juin 07 30, 2007

En ce triste soir, l’heure est aux mouchoirs. Tandis que le PS mesure l’immense écart qui le sépare de l’UMP, les partis d’extrême gauche se disputent les 3,5% obtenus collectivement, les verts virent au rouge écarlate, et le MODEM constate l’échec de son “pari”. En résumé, l’audace n’était pas à gauche. Néanmoins cessons de nous lamenter sur le triste sort de – Un envirronement médiatique déplorable: les médias ont joué un mauvais rôle dans cette éléction. En donnant l’illusion que tout était joué, les médias ont d’une part encouragé l’abstentionnisme et d’autre part renforcer le score de l’UMP. La encore l’indépendance des médias vis à vis du pouvoir central se pose. l’opposition, mais intéressons nous à la véritable victime de ces élections: la démocratie.

En effet, la démocratie française a connu lors de ces législatives plusieurs grands maux:

 - un taux de participation historiquement bas: De toute la Veme République, la participation aux législatives n’avait jamais été aussi basse, ce qui contraste énormément avec la Présidentielle.

 - une majorité écrasante et une opposition réduite en miette: comme la souligné DSK, l’opposition joue un rôle majeur dans une démocratie puisqu’elle permet la confrontation d’opinions. Réduite en cendre, elle ne pourra plus jouer ce rôle essentiel.

- un risque majeur de tyrannie de la majorité: parce que la majorité présidentielle est écrasante, le risque est de voir s’imposer à toute la population sans discussion les propositions du parti vainqueur.

- la fin de la spération des pouvoirs: la Présidentielle a crée une dynamique positive pour son gagnant. L’élection du chef de l’Etat a donc considérablement amoindrit l’importance des législatives dont l’issu du vote ne fait que confirmer les résultats obtenus précedemment.

D’ou vient ce triste constat?

 - Des prédispositions institutionnelles: Les institutions de la Veme République n’ont en rien aider l’opposition. En effet, ces dernières reposant sur l’éléction des députés par un scrutin majoritaire à deux tours, la Veme République n’intègre aucune proportionnalité. Si ce choix permet d’exclure l’extrème droite de l’échéquier politique, cela se fait au détriment de la représentativité. L’UMP s’apprête ainsi a remporter près des 3/4 des sièges de l’Assemblée alors que son poids dans les urnes ne dépasse pas les 43%. Ce système a donc pour effet de produire des majorités très larges contre lesquelles l’opposition a du mal à agir et même à exister.

- Un calendrier intenable: si la réforme du quinquénat a eu pour mérite de rajeunir la politique française et d’éloigner tout risque de cohabitation, elle a néanmoins entraîné une modification de calendrier particulièrement facheuse. En effet, organiser avec un mois d’intervalle l’élection du Président et celle de l’Assemblée allait forcément enraîné un effet boule de neige de l’une sur l’autre. La Présidentielle ayant lieu avant les législatives, c’est elle qui influence la seconde. Par conséqent le calendrier a organisé le double triomphe du président élu.

- Une opposition sans idée: l’une des principales raisons réside également dans le manque d’idées et de projet de société dont fait part la gauche. Force est de constaté que les discours démagogiques de l’extrème gauche ne marchent plus, la gauche et notamment le PS se doit de renouveller ses idées et ses valeurs avec pragmatie comme l’exige l’opinion.

 Bref vous l’avez bien compris, le rôle des JSD est de mettre également l’accent sur la défense de la démocratie. Par conséquent nous sommes extrêmement vigilants à l’égard des manquements à son égard. Néanmoins l’officialisation de ces manquements tel le choix du calendrier montre que notre tâche sera ardue.

Chers lecteurs, votez donc dimanche prochain, en masse, non pas pour sauver un parti en décomposition comme le PS, ou ranimer un parti mort né, le MODEM, mais pour sauver la démocratie. Nous avons besoin d’un organe législatif distinct de l’éxecutif. Sauvez donc la République!

 Arnaud

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Pour Nicolas Baverez, le célèbre déclinologue français, “Le PS est aujourd’hui sorti du réel”

Posté par jeunessociauxdemocrates le juin 07 30, 2007

  

Gauche : la rénovation introuvable

    La gauche sort laminée et sonnée de l’élection présidentielle de 2007. Au lendemain d’une nette défaite à l’issue d’une élection a priori imperdable se profile la perspective d’une nouvelle sanction lors des élections législatives de juin. Le Parti socialiste a d’ores et déjà intégré ce nouveau désastre, au point de renoncer à contester à Nicolas Sarkozy l’appui d’une confortable majorité présidentielle, au point de se retrouver sans thème de campagne, l’ouverture privant de sens la volonté de rééquilibrer les pouvoirs ou de contrebalancer un Etat-UMP qui relève aujourd’hui du mythe.

    En 2002, le PS avait occulté sa déroute présidentielle en l’imputant à un sinistre concours de circonstances et à une campagne faussée par les problèmes de sécurité. En 2007, force lui est de constater le caractère structurel de son recul. Plus rien ne fonctionne rue de Solferino, où s’accumulent les facteurs de crise.

    Crise sociologique, avec la coupure des couches populaires et la concentration sur les classes moyennes de la fonction publique (71 % des délégués au Congrès en 2005 étaient fonctionnaires), ce qui introduit à la fois un biais dans la représentation et qui coupe le parti de la production et de l’emploi marchands. Crise politique, avec la ruine de la stratégie d’union de la gauche qui découle de l’effondrement des alliés traditionnels du PS, le PCF plafonnant à 1,95 % des voix et les Verts à 1,57 % lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2007. Crise de leadership, avec le déchaînement de la guerre des chefs, Ségolène, forte des quelque 17 millions de suffrage qui se sont portés sur elle, entendant poursuivre sa quête présidentielle, ce que lui dénient les éléphants, tous ne s’accordant que sur l’éviction de François Hollande du poste de premier secrétaire. Crise intellectuelle, avec l’empreinte persistante du marxisme et le report de l’aggiornamento d’une doctrine qui fait de l’archaïsme et de l’irréalisme en politique économique les critères de l’authenticité des convictions socialistes. Crise morale, avec la participation de plusieurs figures de proue de la gauche au gouvernement Fillon, tels Bernard Kouchner dans l’ordre politique, Jean-Pierre Jouyet parmi les grands serviteurs de l’Etat, Martin Hirsch dans le domaine associatif. L’inspirateur des French doctors, le Delors jeune et le fils spirituel de l’abbé Pierre n’ont rien renié de leurs convictions, mais travaillent aujourd’hui auprès de Nicolas Sarkozy.

    Le constat est cruel. Le PS est aujourd’hui sorti du réel. En témoignent tant le refus obstiné de Ségolène Royal d’évoquer sa défaite pour mieux faire référence à une victoire qui relève de la pure chimère que les affirmations de François Hollande prétendant contre toute raison que « le Parti socialiste est en ordre de marche ».

    Il est urgent de renforcer les contre-pouvoirs dans la constitution de la Ve République que le quinquennat a fait basculer dans un authentique régime présidentiel. Mais ces contre-pouvoirs resteront vains s’ils ne peuvent être mis en œuvre par une opposition légitime et se présentant comme une force d’alternance crédible. Et l’opposition sera forte ou faible en fonction de la qualité de son leadership et de sa stratégie.

    De ce point de vue, cinq années ne seront pas de trop pour refaire la gauche française. Car elle se trouve confrontée à la nécessité d’une refondation comparable à la transformation effectuée par la gauche britannique pour inventer le New Labor sous la conduite de Tony Blair. L’objectif consiste à redéfinir une politique de gauche dans et non pas en opposition à la mondialisation et à la société ouverte du XXIe siècle, en coopération et non pas en rupture de ban avec la gauche européenne. Ceci passe par des choix cardinaux clairement assumés : la reconnaissance du monde réel contre les vertiges de l’utopie, à commencer par le rôle central du marché dans les démocraties développées ; l’engagement réformiste contre la culture de la radicalité et la tradition révolutionnaire, avec son double ancrage dans 1789 et dans 1917 ; le divorce d’avec l’antilibéralisme et l’anticapitalisme.

    Trois obstacles se présentent devant cette refondation. D’abord, le carcan des conservatismes intellectuels et de la culture de la radicalité au sein de la gauche qui, toute à ses certitudes morales et historiques, a cessé de réfléchir à l’évolution du monde et de la France depuis plusieurs années, offrant une symétrie parfaite avec la congélation de la pensée politique à droite durant la période post-gaulliste. Ensuite, les pesanteurs sociologiques et électorales comme les structures des vieilles alliances qui compliquent tout rapprochement avec le centre. Enfin et surtout, la violence des affrontements pour le leadership.

    À peine le résultat du second tour connu, Ségolène Royal a publiquement confirmé sa volonté de poursuivre sa conquête de la présidence de la République. Elle reste trop déterminée et trop forte dans l’opinion pour être contrée par les éléphants. Mais il n’est pas certain, en dépit des avancées qu’elle a réalisées au cours de sa campagne, qu’elle soit à même de conduire la rénovation du Parti socialiste et de la gauche. En raison de sa filiation mitterrandiste d’abord, qui accorde un primat absolu à la manœuvre politique sur les principes. En raison de son tropisme pour la communication et de son peu d’intérêt pour les débats théoriques ou les idées. À l’inverse, ses concurrents sont très loin pour l’heure de disposer de son charisme et d’une stratégie alternative crédible. C’est bien dans le divorce potentiel entre la capacité de leadership et la capacité de renouvellement intellectuel que réside actuellement le plus grand péril pour la gauche française.

    Pour trancher ces dilemmes, deux expériences politiques européennes méritent d’être méditées. La première est celle du Labour sous Madame Thatcher, prisonnier d’une spirale déclinante où la dérive gauchiste et les échecs électoraux se confortaient mutuellement. La seconde est celle de la gauche italienne qui, écrasée par Silvio Berlusconi, a réussi à éviter l’enfermement dans la violence et la radicalité comme à compenser le manque de charisme de son leader, Romano Prodi, pour revenir au pouvoir avec un programme et une organisation rénovés. À l’image de la France dans son ensemble, la gauche doit désormais se convertir à la rupture et s’administrer une thérapie de choc.

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La social-démocratie n’a pas été vaincue: André Grejbine, directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences-Po

Posté par jeunessociauxdemocrates le juin 07 30, 2007

Rebonds

La campagne de Ségolène Royal était trop confuse pour se réclamer réellement du modèle scandinave.

La social-démocratie n’a pas été vaincue

Par André GRJEBINE

QUOTIDIEN : jeudi 10 mai 2007

La social-démocratie est une méthode de gouvernement au service de valeurs sociales. Elle n’a pas été défaite parce qu’elle n’était pas représentée. Obnubilée par une utopie d’inspiration marxisante, la gauche a longtemps été incapable de cerner le réel. Dans un premier temps de sa campagne, Ségolène Royal a donné le sentiment qu’elle entendait sortir enfin la gauche de l’impasse dans laquelle elle se trouvait engluée. Mais un projet cohérent et clairement exprimé pouvait difficilement séduire simultanément les différents courants de son parti, et a fortiori les électorats de l’extrême gauche et de M. Bayrou.

Elle a donc pris le chemin opposé à celui que suivent les sociaux-démocrates scandinaves, faute de comprendre ou d’entériner que les systèmes instaurés dans ces pays ne sont pas fondés sur les bons sentiments, mais qu’ils sont extrêmement exigeants aussi bien pour les salariés que pour les entreprises et l’Etat. Leur réussite repose sur une réforme continue. Les partis de gauche et les syndicats acceptent clairement l’économie de marché, quitte à l’adapter en permanence pour la rendre à la fois plus efficace et plus juste. Les gouvernants comme les partenaires sociaux scandinaves ont conscience que tout système social sécrète immanquablement des abus et des perversions qui risquent de le détruire, s’ils ne sont pas systématiquement contrecarrés. De manière générale, ces réformes sont discutées et élaborées par les partenaires sociaux, avant même d’être soumises, le cas échéant, au vote des députés. Les sociaux-démocrates comme les partis dits «bourgeois» n’hésitent pas à procéder à des réformes profondes, réduisant drastiquement, par exemple en Suède, le nombre de fonctionnaires et menant une politique visant à diminuer la dette publique. En septembre dernier, la coalition qui est parvenue au pouvoir a annoncé et commencé à mettre en oeuvre des réformes importantes, notamment une réduction des allocations chômage, et celle de leur financement public, afin d’ «augmenter la motivation à trouver du travail», alors même que la règle de fortes réductions des indemnités en cas de refus répétés d’un nouvel emploi est depuis longtemps en vigueur. Les syndicats sont clairement hostiles à ces mesures. Néanmoins, si des manifestations importantes ont été organisées, le principal d’entre eux, LO, s’est refusé d’utiliser la grève comme moyen de protestation, son vice-président déclarant qu’ «il faut respecter un gouvernement démocratiquement élu». 

On voit à quel point Mme Royal est loin du modèle scandinave et notamment de la flexisécurité dont elle se réclame, en particulier quand elle stigmatise la règle proposée par Nicolas Sarkozy de sanctionner les chômeurs qui refuseraient plus de deux emplois consécutifs. Des mesures inspirées par la flexisécurité ont déjà été adoptées en France à plusieurs reprises, par exemple avec le Pare mis en oeuvre en 2001, qui prévoyait une obligation de recherche d’emploi pour le chômeur. Chaque fois, ces mesures ont avorté faute de faire aller de pair, en pratique, les avantages concédés (augmentation des indemnités de chômage en particulier) et les règles qui devaient en constituer la contrepartie. Ce ne sont pas les vagues projets d’accompagnement des chômeurs annoncés par Mme Royal qui peuvent compenser l’absence de règles précises. De même, Ségolène Royal a tourné le dos à la logique sociale-démocrate en refusant de se prononcer sur une suppression progressive des régimes spéciaux de retraites ou en s’en tenant à des propos confus sur la dette publique.

Un projet électoral exigeant ne peut être appliqué que s’il a été clairement formulé et si les électeurs ont pu se prononcer en toute connaissance de cause pour ou contre lui. La confusion de sa stratégie présidentielle ne prédispose guère Mme Royal à guider le PS vers la social-démocratie.

Auteur de Norvège : avantages et aléas de la cohésion sociale, Etudes du Ceri, nov. 2006.

http://www.liberation.fr/rebonds/252796.FR.php

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Selon Marc Lazar, historien et politologue, professeur à Sciences po Paris, «Le PS est le seul en Europe à avoir choisi la politique de l’autruche»

Posté par jeunessociauxdemocrates le mai 07 30, 2007

 

Rencontre

Marc Lazar, historien et politologue, compare le Parti socialiste français avec les partis de gauche des pays voisins qui, eux, ont remis en cause les dogmes du vieux socialisme et se sont alliés avec leurs ennemis d’autrefois.

Par Annette LEVY-WILLARD, Béatrice VALLAEYS

QUOTIDIEN : samedi 19 mai 2007

La gauche française se retrouve-t-elle désormais dans une situation comparable à celle d’autres pays européens après une sévère défaite ? Ce qui s’est passé en 2001 en Italie quand Berlusconi a battu une deuxième fois le centre gauche fournit un sujet de réflexion. Compte tenu de l’ampleur de sa victoire (un peu comme celle de Sarkozy aujourd’hui), l’opposition avait choisi d’adopter un profil responsable en refusant de diaboliser Berlusconi. Les manifestations dans la rue se sont alors multipliées ­ la fameuse contestation du cinéaste Nanni Moretti, les rassemblements autour des palais de justice et des sièges de la RAI (télévision et radio nationale italiennes, ndlr) considérés comme menacés par le gouvernement de droite. Ces mobilisations critiquaient la timidité de l’opposition parlementaire qui, toutefois, a fini par récupérer ces mouvements de radicalité en leur donnant une perspective politique.

En France, le PS sera peut-être confronté à un problème comparable. Le choix d’une opposition résolue mais responsable peut-il ouvrir un espace sur sa gauche qui se manifesterait par l’agitation sociale, des manifestations contre la future réforme sur l’autonomie des universités ou le service minimum dans les transports ? Aucune prophétie n’est possible, mais ce qui est certain, c’est que la gauche de la gauche semble politiquement en difficulté.

Le PCF arrive au terme d’un long processus. Il a été le premier parti de France après la guerre, puis le premier parti de gauche (1 électeur sur 4 votait communiste sous la IVe République) ; en 1981 quand Mitterrand a été élu, le PC obtenait encore 15 % des voix. Avec moins de 2 % cette année, le PC est devenu presque un groupuscule. Il conservera néanmoins un certain nombre de députés, il dispose encore de militants (vieillissants), de quelques bastions municipaux et d’un peu d’argent. Mais les communistes ne peuvent plus constituer un pivot de l’alliance pour le PS. Par ailleurs, on avait assisté depuis une décennie à une progression électorale des trotskystes : portés par la conjoncture des luttes sociales, de l’altermondialisme et des mobilisations de la jeunesse. Le succès du «non» au référendum de 2005 leur avait donné beaucoup d’espoir. Incapable de se mettre d’accord sur un candidat unique qui aurait pu considérablement gêner Ségolène Royal, la gauche de la gauche sort très affaiblie de cette présidentielle en dépit du relativement bon score d’Olivier Besancenot. Paradoxalement, cette lourde défaite de la gauche offre une fenêtre d’opportunité pour le PS.

En Italie, les communistes et anciens communistes se retrouvent au pouvoir dans une coalition avec des chrétiens et des centristes… 

En 1991, le PCI a cessé d’être communiste. Il est devenu le Parti démocratique de la gauche (PDS), puis les Démocrates de gauche. Il est allé vers la social-démocratie, sans en prendre le nom. La minorité qui a préféré rester communiste s’est scindée en deux : le Parti de la refondation communiste et le Parti des communistes italiens. Ces deux partis représentent ensemble plus ou moins 8 % des voix. Après avoir longtemps hésité, ils ont accepté de participer à la coalition pour l’emporter en étant unis face à Berlusconi au scrutin de 2006. Prodi a gagné de la sorte. Le revers de la médaille est que cette coalition très hétérogène est divisée sur l’économie, le social, les questions de société (comme la reconnaissance ou non des droits des couples homosexuels) et la politique internationale. Ces tensions n’aident pas à gouverner. En France, l’extrême gauche ne veut pas entendre parler de coalition (comme d’ailleurs les trotskystes en Italie). La LCR et LO excluent toute possibilité d’alliance, évidemment avec Bayrou et ses amis, et même pas avec le PS. Le PC essaie de se couvrir à gauche, car il est tétanisé par la LCR qui par deux fois l’a dépassé lors d’une présidentielle. Cela dit, le PC sait que pour préserver quelques députés et ses dernières municipalités, il doit faire alliance avec le PS. Un PS qui ne lui fera vraisemblablement pas de cadeaux cette fois-ci…

Le Parti socialiste français risque-t-il de disparaître ? 

Je ne crois pas. C’est le seul parti à gauche qui peut donner des présidents de la République, des Premiers ministres et qui peut constituer une majorité parlementaire. Il a augmenté notablement le nombre de ses adhérents au cours de cette année et il offre la possibilité de faire des carrières politiques. Avec en plus un mode de scrutin qui pousse à un système bipartisan. Dorénavant, il n’y a que deux grands partis en France : l’UMP et le PS. Jusque dans les années 80, nous avions deux grands partis dominants flanqués de deux partis mineurs mais influents, l’UDF à droite et le PC à gauche. Si la raison l’emporte ­ mais les passions jouent aussi un rôle en politique ­ le PS devrait limiter les risques d’éclatement.

Reste à savoir pour quoi faire. Que veut dire socialisme aujourd’hui ? Que signifie le réformisme dont, non sans hésitation, il se réclame et comment le rendre attractif ? Quelle prise peut-il avoir sur la société ? Le PS va-t-il se borner à expliquer que la victoire de Nicolas Sarkozy s’explique parce qu’il est l’homme des grands médias, des patrons et du fric ? Ou la gauche va-t-elle se demander si cela ne traduit pas des bouleversements substantiels de la société et de la politique ? Sur toutes ces questions, il y a un très gros déficit de travail au PS. Car si Ségolène Royal a réussi à conquérir les voix des jeunes de 18-24 ans et à reprendre pied dans les catégories populaires qui avaient déserté Jospin en 2002, il reste encore beaucoup d’ouvriers et d’employés qui votent pour Le Pen et qui ont donné leurs voix à Sarkozy au second tour. Le PS est, comme toute la gauche, un parti du secteur public.

C’est une exception française ? 

Non. Partout en Europe, les électeurs de gauche sont plutôt des gens de haut niveau d’instruction, vivant dans des grandes villes, ouverts culturellement, et appartenant le plus souvent au secteur public. Tous les partis de gauche ont reculé dans le monde ouvrier. La classe ouvrière s’est elle-même métamorphosée, les ouvriers travaillent souvent dans des petites entreprises et n’exercent plus les mêmes activités que dans un passé récent. En plus, les catégories populaires partout en Europe se sentant en insécurité dans leur vie quotidienne ont la tentation d’aller vers des partis de droite ou des partis populistes comme ceux de l’extrême droite dont le discours sécuritaire les rassure.

En France, la gauche a beaucoup de mal à admettre ce que le reste de la gauche en Europe a parfaitement compris : la logique de choix individuel est maintenant un trait dominant de nos sociétés qu’il ne faut pas occulter, mais au contraire comprendre pour y apporter des réponses de gauche. En France, la réflexion du Parti socialiste sur les mutations de nos sociétés est à peu près au niveau zéro.

Pourquoi ce «niveau zéro de la réflexion» ? 

Il faut mettre sans doute cela en relation avec la base sociale de la gauche. Regardez la composition des partis : les membres du secteur public au sens large représentent 62,3 % des délégués du 33e congrès du PCF en 2006, 64 % des délégués du congrès de la LCR en 2003 et 71 % des délégués du PS du congrès de Grenoble en 2000.

La défense du service public est devenue l’un des thèmes fondamentaux de la gauche française. Elle adopte une position défensive quand ses adversaires sont offensifs, accaparent le thème du changement et l’accusent du coup d’être conservatrice. En outre, une compétition à l’intérieur de la gauche s’est engagée avec la LCR et le PC qui ont fait de la défense des services publics leur grand cheval de bataille. Le PS devrait peut-être répondre à la volonté de Sarkozy de ne remplacer qu’un fonctionnaire sur deux qui partent à la retraite en n’argumentant pas simplement sur leur nombre, mais encore sur leur travail, leur répartition, leur formation, l’évolution de leurs compétences ou de leurs carrières, les critères d’avancement, etc. Ce sont des grandes questions qui déterminent pour une part l’évolution de nos sociétés contemporaines. Rocard avait jugé qu’il revenait à la gauche de réaliser cette modernisation, Jospin eut le courage d’en parler, depuis le PS ne dit plus rien et Ségolène Royal a improvisé dans l’urgence quelques réponses…

Les socialistes européens sont-ils plus avancés ? 

C’est le Labour et notamment Tony Blair qui, parmi les premiers, a cherché à se confronter aux transformations de la société britannique après des années d’échec électoral. Son raisonnement était le suivant : si nous avons échoué, c’est que le monde a changé, le Labour doit donc changer. Le débat a également été déclenché dans le SPD en Allemagne, dans la social-démocratie suédoise, au sein des Démocrates de gauche en Italie, dans le Parti socialiste ouvrier espagnol, au Parti socialiste européen, dans l’Internationale socialiste… Le seul à avoir choisi la politique de l’autruche, c’est le PS français. Qui a diabolisé tout de suite Tony Blair en le qualifiant de «social-libéral» comme certains disaient de Rocard qu’il incarnait «la gauche américaine» .

De son côté, Blair, par exemple, a mis beaucoup d’argent dans les services publics, mais ce geste a été assorti d’une série d’exigences sur l’évaluation des politiques publiques et des projets. En Italie, la gauche, en négociant avec les syndicats, a entamé une grande réforme de l’administration publique avec une volonté de simplification, de transparence envers les usagers ou des augmentations au mérite. Ces gauches-là ont pris des coups, elles ont perdu une partie de leur électorat, mais elles ont réussi à s’ouvrir à d’autres catégories sociales. Elles défendent la nécessité du service public ­ c’est ce qui les distingue de la droite ­ notamment dans certains domaines, comme l’énergie ou les transports, mais s’efforcent de les moderniser.

Il y a donc une singularité idéologico-culturelle française ? 

C’est le poids de la culture du conflit, de l’affrontement et de la radicalité, qui vient de loin : la scène primitive se joue avec la Révolution française et se véhicule sur plus de deux siècles. Certes, de nos jours, les Français ne veulent pas la révolution, mais ils sont attachés à l’idée que ce qui compte, c’est le choc et la rupture. L’idée étant que la gauche doit être dure face à ses «ennemis» . D’où la diabolisation de Sarkozy qui ne demandait que ça. La France fonctionne encore souvent sur la trilogie des «anti» : l’anticapitalisme baptisé maintenant l’antinéolibéralisme, l’antiimpérialisme qui aujourd’hui s’appelle l’antimondialisation et l’antifascisme. Ce triptyque est profondément ancré dans l’histoire de la gauche. Pour preuve, ces sondages réalisés chez les électeurs de gauche à propos de l’ouverture vers le centre qui montrent leur opposition à cette perspective, hormis, et c’est important de le souligner car cela indique une grande évolution, chez les sympathisants socialistes. En France, le centre est historiquement associé à la droite et un accord avec lui est assimilé à une «compromission» inacceptable. Cela singularise la gauche française.

Aujourd’hui donc, il n’y a pas de place pour un centre ou une grande coalition ? 

A cause de ce système bipartisan, le parti du centre est quasi mort-né, ce qui n’empêchera pas Bayrou d’espérer se représenter en 2012. Le PS tire le constat qu’il n’y a plus d’union de la gauche possible faute de combattants (le PC et les Verts sont anéantis). Il a alors deux possibilités, me semble-t-il. Il peut à l’avenir intégrer en son sein ou dans un autre parti refondé une composante modérée comme le font nombre d’autres partis sociaux-démocrates européens. Ou il peut s’orienter vers une alliance avec le Mouvement démocratique. Pour le moment, c’est quasi impossible puisque Bayrou veut, lui, créer un pôle centriste indépendant. Dans les deux cas de figures, cela supposera que le PS s’engage parallèlement dans une profonde analyse des attentes politiques des citoyens et des changements de la société en abordant des sujets essentiels, comme par exemple celui des salariés du privé ou des jeunes qui ne bénéficient pas des avantages du «socialisme pour une seule génération» ­ selon la formule d’un sociologue italien ­ qui a été mis en place. Il devra aussi engager un véritable travail de pédagogie envers ses troupes. Il s’agira alors de changer son ADN, sa culture, son identité. Cela représente un travail de très longue haleine qui pourrait aboutir à une synthèse des réformismes à l’instar de ce qui s’opère en ce moment en Italie avec la création du Parti démocratique regroupant les démocrates de gauche et les centristes de la Marguerite.

Professeur des universités, historien et politiste, Marc Lazar est directeur de l’Ecole doctorale de Sciences-Po. Spécialiste des gauches communistes et socialistes en Europe et de la politique italienne, il dirige au Ceri (CNRS-Sciences-Po), le groupe d’études et de recherches pluridisciplinaires sur l’Italie contemporaine. Il a notamment publié, avec Stéphane Courtois, Histoire du Parti communiste français, PUF, 2000 ; le Communisme, une passion française, Perrin, «Tempus», 2005, et l’Italie à la dérive. Le moment Berlusconi, Perrin, 2006. Il prépare actuellement un livre sur La Gauche française et les services publics à paraître chez Perrin et un livre collectif sur l’Italie depuis 1945 chez Fayard.

http://www.liberation.fr/transversales/weekend/254732.FR.php

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Thomas Ferenczi, journaliste du monde, souligne le manque de rénovation de la social-démocratie française et de la gauche française en général

Posté par jeunessociauxdemocrates le mai 07 30, 2007

Chronique

Les incertitudes de la social-démocratie, par Thomas Ferenczi

LE MONDE | 10.05.07 | 14h06  •  Mis à jour le 10.05.07 | 14h06

i la gauche se porte mal en France, elle n’est pas non plus très vaillante dans le reste de l’Europe. Il y a un an, elle semblait portée par des vents favorables. Ceux-ci ont aujourd’hui tourné. La défaite de Ségolène Royal, le 6 mai, n’illustre pas seulement l’échec des socialistes français, elle correspond aussi à un recul de la social-démocratie dans de nombreux Etats de l’Union européenne. Le succès d’Angela Merkel en Allemagne, en septembre 2005, a annoncé cette évolution, même si la nouvelle chancelière ne l’a emporté que de justesse et si les deux principaux partis ont choisi de travailler ensemble au sein d’une grande coalition.

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En Grande-Bretagne, les conservateurs, sous l’impulsion de David Cameron, redressent la tête. Certes le Parti travailliste est encore au pouvoir, mais sa popularité est en chute libre. A Berlin comme à Londres, l’Etat-providence est l’une des cibles de la droite. Mme Merkel a fait campagne pour que son rôle soit sensiblement réduit. M. Cameron appelle à une réforme qui “encourage la responsabilité” et remette les gens au travail. Les concessions de Gerhard Schröder et de Tony Blair au néolibéralisme n’ont pas suffi à désarmer les critiques.

La “droitisation” de l’Europe s’est exprimée de la manière la plus symbolique en Suède quand la social-démocratie, en septembre 2006, a été battue par les “nouveaux conservateurs” de Fredrik Reinfeldt, au nom du renouvellement du vieux modèle scandinave, longtemps considéré comme un exemple en Europe. Comme Nicolas Sarkozy en France, le chef de la droite suédoise a plaidé pour la revalorisation du travail, dénoncé l’assistanat, promis plus d’emplois. Une fois élu, il s’en est pris aux jeunes chômeurs qui refusent les offres proposées par les agences spécialisées.

Deux autres pays nordiques sont également gouvernés par la droite. En Finlande, les centristes au pouvoir ont rompu leur alliance avec les sociaux-démocrates, après les élections de mars 2007, pour s’unir aux conservateurs. Au Danemark, le libéral Anders Fogh Rasmussen a éliminé en novembre 2001 son homonyme socialiste, Poul Nyrup Rasmussen, en durcissant le ton à l’égard des étrangers, comme l’a fait Nicolas Sarkozy, pour attirer les électeurs de l’extrême droite. Il a été reconduit en février 2005 alors que les sociaux-démocrates ont encore perdu des voix.

La social-démocratie a subi un important revers aux Pays-Bas en novembre 2006 avant d’accepter d’entrer dans le gouvernement de coalition dirigé par le chrétien démocrate Jan Peter Balkenende. Elle a été écartée du pouvoir en République tchèque après sa défaite de juin 2006. En Pologne, elle est hors jeu. Il y a certes des exceptions en Europe : la gauche gouverne en Espagne, en Italie, au Portugal, en Hongrie mais aussi, depuis janvier, en Autriche, au prix d’une coalition avec les démocrates chrétiens. Chaque Etat a ses particularismes, liés à son histoire nationale, à sa culture politique, à ses choix idéologiques. Mais la crise touche presque tous les partis socialistes.

Dans la plupart des pays européens, la demande d’ordre et d’autorité provoquée par les bouleversements du monde favorise la droite. Le modèle social-démocrate n’y répond en effet qu’imparfaitement. Ses bases sont désormais fragilisées. Traditionnellement il reposait sur deux piliers : un compromis entre le capital et le travail, un accord entre la classe ouvrière et les classes moyennes. Or la mondialisation a mis le premier en péril tandis que la montée des inégalités a rendu le second plus aléatoire. C’est cette difficulté que doivent résoudre les sociaux-démocrates s’ils veulent reconquérir le soutien de l’opinion. Une partie d’entre eux a déjà beaucoup avancé dans leur travail de rénovation, d’autres, comme les Français, n’en sont qu’au tout début.
 

Thomas Ferenczi

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Pour Patrick Mignard, professeur en IUT à Toulouse, la social démocratie est aujourd’hui morte

Posté par jeunessociauxdemocrates le mai 07 30, 2007

la fin de la social démocratie

 Patrick Mignard: chemise bleu

Il n’est pas question ici de spéculer sur les magouilles internes au Parti Socialiste et assimilés, mais d’essayer de comprendre ce qui a fait la social démocratie et ce qui la défait.

Il ne faut surtout pas le dire aux « socialistes » et assimilés, mais soyons réaliste : la social démocratie est morte. Il faut dire qu’elle était bien malade… Elle est morte de « mort naturelle »… je veux dire par là qu’elle a correspondu à une « nécessité » historique et qu’aujourd’hui elle ne sert plus à rien, ni aux salarié-e-s, ni au Capital.

La spécificité social démocrate est entrain de se fondre – sans artifice idéologique, ce qu’elle avait toujours préservé – de manière implicitement et explicitement dans la gestion pure et simple du système marchand.

Ce constat est vital afin de débarrasser le champ d’action de débris politiques et idéologiques qui plombent la conscience, faussent l’action politique et offrent de vains et faux espoirs.

GENESE DE LA SOCIAL DEMOCRATIE

La social démocratie est née dans la foulée de l’instauration du système marchand, en Europe au 19e siècle. Face à la catastrophe sociale la riposte s’est organisée. Elle a pris plusieurs voies allant de la critique et action radicales, jusqu’à la collaboration avec le patronat. C’est dans cette dernière mouvance que s’installe très rapidement la social démocratie.

Elle fonde son analyse, souvent à géométrie variable en fonction des circonstances et des particularités locales, sur deux points essentiels qu’elle conserve jusqu’à aujourd’hui :

  l’économie de marché est indépassable,
  la marche vers un monde meilleur est affaire de revendications et de conquête du pouvoir par des progressistes.

Même si, historiquement il était faux, le choix a été d’une certaine manière conjoncturellement judicieux… il correspondait à une « marge de manœuvre réformiste » que permettaient les conditions d’existence d’alors du capital. En effet la social démocratie a, dans les pays développés, supplanté les autres courants anti-système, en particulier les courants anarchistes et communistes. Elle a su conjointement gagner la confiance du capital et celle des salariés, elle a su mettre en place des politiques de compromis qui ont à la fois aidé le système marchand à contourner (pas à dépasser) ses contradictions et à satisfaire des revendications sociales avancées par les salariés.

DU « TEMPS DES VACHES GRASSES »…

Cet âge d’or de la social démocratie n’a rien de miraculeux…. Elle a su jouer sur le fait que, durant une période, le système marchand pouvait s’acheter la « paix sociale » dont il avait besoin en cédant aux revendications des salariés…

La domination économique de l’Europe et des USA, le fait qu’ils détenaient quasiment seuls, la technologie, les capitaux, les marchés, les compétences, la force de travail adaptée,… donnait un monopole qui permettait bien des choses.

C’est ainsi que contrairement aux nombreuses prédictions alarmistes sur la « paupérisation des masses salariés », on a vu, dans ces pays, le niveau de vie des salariés augmenter, proportionnellement à la confiance qu’ils mettaient dans ces prédictions qui permettaient à la fois d’augmenter les avantages et de ne prendre aucun risque politique.

Le système marchand n’a jamais été véritablement remis en péril dans les pays développés.

Se faisant, la social démocratie a véritablement créé une véritable « culture politique », une culture de la soumission consentie à l’égard d’un système qui pouvait accorder des miettes substantielles.

… A CELUI DES « VACHES MAIGRES »

Le « mitterrandisme » a été, en France, le chant du cygne de cette saga politique. Homme d’appareil, homme d’Etat accompli, fin politique il a su, à des fins personnelles, à contre courant même de l’évolution du système marchand, faire croire que le charme continuait. Réduisant à néant un PCF toujours décalé par rapport à la réalité politique et sociale, il a porté la politique social démocrate au bout de sa logique dans un système marchand qui reprend peu à peu tous ses droits… et les acquis qu’il avait consentis.

Ses héritiers se retrouvent aujourd’hui sur le sable…

La social démocratie ne fait plus rêver et ne peut plus faire rêver. Pourquoi ?

Parce que le projet économique et politique de celle-ci ne correspond plus aux données économiques qui lui permettaient de le réaliser. … le capital est désormais mondialisé et échappe à l’autorité des états nation, donc aux conditions qui permettaient à la social démocratie d’avoir une crédibilité.

La mort de la social démocratie, c’est en fait la fin des illusions réformistes, c’est-à-dire de la croyance en la possibilité d’humaniser le système marchand.

La véritable débandade à laquelle nous assistons, de ces « hommes de gauche » qui passent avec armes et bagage chez l’ « adversaire » n’est que la concrétisation de cette extinction d’une voie politique qui a fait son temps.

Ceci ne veut bien sûr, et hélas, pas dire que l’on assiste à une prise de conscience généralisée en vue d’un changement radical du système d’organisation sociale… L’Histoire, et en particulier celle du 20e siècle, est pleine de ces exemples où, quand le peuple a un choix à faire, il fait le pire, adroitement manipulé par aujourd’hui les médias, mais ce n’est pas nouveau… au Moyen Age c’était l’Eglise.

Le pire est toujours présenté comme le meilleur (« ensemble tout est possible »), qui permet de conserver des acquis, la stabilité, face à l’ « aventure » et au « chaos »… C’est peut-être absurde mais ça a marché, et ça marche encore !… Et pas besoin forcément de violence pour forcer la main au plus grand nombre (des exemples ? et même récents ?).

Aujourd’hui, c’est d’une certaine manière, ce mécanisme qui a parfaitement fonctionné. Pas d’alternative crédible, division et cacophonie parmi celles et ceux qui « veulent changer », du discours,… que du discours, grandes phrases creuses : (« Un monde nouveau est en marche »)…

On prend donc les mêmes, repeints, et on recommence. C’est ce qui s’appelle : assurer…. C’est-à-dire en l’absence d’alternative, assurer la stabilité.

SAUVER LA DEPOUILLE ?

La faillite de la social démocratie laisse cependant des scories dont il est difficile de se passer. Héritière d’un appareil politique, d’un discours, de références, d’habitudes, elle continue à instiller le doute, l’espoir,… le tout soutenu par un appareil politique, qui est le repaire d’une redoutable bureaucratie. Ainsi, la survie de l’organisation est essentielle, non pour des raisons politiques, nous venons de le voir, mais surtout pour des raisons bureaucratiques, de la survie de l’appareil, du statut social de ses membres qui partagent avec leurs « adversaires politiques » les privilèges du pouvoir… certains de ses membres n’hésitent d’ailleurs pas d’aller « manger dans la soupe d’en face ».

Cette bureaucratie fait tout, à l’image de ses « adversaires », souvent sortis toutes et tous du même sérail, pour maintenir le système politique qui assure la garantie, la gestion et la pérennité du système marchand. La victoire ou la défaite des uns et/ou des autres n’a rien à voir avec un victoire et défaite populaire,… il s’agit chaque fois de la victoire et de la défaite d’un clan. .. La preuve ?

Quelle différence essentielle dans les programmes ? Essentiellement aucune.

Qu’a fondamentalement changé la social démocratie dans le système marchand, et que reste-t-il du peu qu’elle a fait ? Quasiment rien.

Cette même social démocratie nous appelle aujourd’hui à la rescousse. Elle veut sauver ses élus, ses sièges, pas pour ses intérêt (évidemment),… mais, dit-elle avec le plus grand des sérieux,… pour notre bien à nous ( ???) Qui peut encore tomber dans le panneau de cette comédie ?

Le champ fétide de la politique politicienne, seul lieu où elle se sente à l’aise, empeste notre avenir, et obscurcit notre conscience. Il est temps de la laisser à ses jeux stériles.

Patrick MIGNARD

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Pour Pierre Moscovici, Tony Blair a trahi ses principes.

Posté par jeunessociauxdemocrates le mai 07 30, 2007

Tony Blair s’en va

Potraitblair Cette fois, nous y sommes. Après le départ demandé par les militants travaillistes, après le départ annoncé il y a plus de six mois, Tony Blair s’en va. Il part jeune encore – 54 ans – avec un talent intact, qui saura avec le temps restaurer une image érodée. Il n’est pas insignifiant qu’il quitte la scène politique, laissant à son parti et à son frère ennemi Gordon Brown un héritage controversé et fragile, au moment où la droite française vient, avec Nicolas Sarkozy, de réussir sa révolution conservatrice, alors que le PS a au contraire subi une nouvelle et dure défaite. J’y vois, en tout cas, l’occasion de réfléchir aux leçons que nous pouvons tirer du blairisme.

Pour les socialistes français, Tony Blair a longtemps été un repoussoir.Dans nos congrès, être qualifié de « blairiste » ou de « social-libéral » était l’insulte suprême, chacun cachait la plus petite proximité avec lui, seul Jean-Marie Bockel, avec son sens inné de la provocation, osait se réclamer de lui. Blair était considéré, en vrac, comme droitier, amoral, atlantiste, il était vu comme le liquidateur du travaillisme. Il a fallu qu’il décline pour que des responsables de la gauche française – Ségolène Royal, un bref instant, et même Jean-Pierre Chevènement plus récemment – osent l’évoquer sans le diaboliser. Cette réaction pavlovienne manque de subtilité et d’intelligence. Elle néglige certaines qualités, essentielles, du personnage et de sa politique, elles minimisent aussi paradoxalement plusieurs de ses défauts.

En réalité, le départ de Blair doit plutôt être l’occasion d’un inventaire que le dessin d’une caricature. Pour le PS, aujourd’hui en recherche d’une rénovation, il y a beaucoup à penser dans l’œuvre du Premier ministre sortant. Nous avons si longtemps méprisé et décrié Blair que nous avons oublié ses réussites. Le PS vient de perdre sa 3e élection présidentielle consécutive, le New labour a gagné 3 élections générales de suite, et ce n’est pas le fait du hasard. Après plus de 15 ans de gouvernement conservateur – et quel conservatisme que celui de Margaret Thatcher et John Major – Tony Blair a créé, avec ses complices Peter Mandelson, Philip Gould, Roger Liddle, Alastair Campbell, un nouveau parti, le « New Labour », doté d’un projet de 3e voie répondant aux aspirations d’une majorité des Britanniques, d’un personnel politique renouvelé, d’une stratégie élaborée, d’une communication hyper sophistiquée. Il a su, pendant 10 ans, utiliser ces ingrédients pour la conquête et l’exercice du pouvoir – sans éviter bien sûr l’usure qui aujourd’hui l’en chasse.

Il a allié vision, stratégie et tactique. Tout ce qui, en somme, nous a manqué, tout ce que nous devons maintenant penser si nous ne voulons pas devenir une nouvelle SFIO, idéologiquement fatiguée, politiquement contradictoire et attachée à la seule conservation de ses – importantes – responsabilités locales.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne pense pas : le blairisme n’est pas, loin de là, un modèle, il n’est pas transposable en France. Certes, il a permis à l’économie britannique d’être dynamique, efficace, créatrice de croissance et d’emploi, mais à quel prix –inégalités et même dualisme social, « filet de sécurité », réduit pour les plus démunis. N’oublions pas, pourtant, que le « New labour » a aussi créé un SMIC et restauré les services publics malmenés par les conservateurs. Evidemment Blair a été un pro européen déterminé et sincère, qui a adopté le protocole refusé par John Maior, fait avancer avec la France l’Europe de la défense à Saint-Malo, accepté –ce qui était une concession incroyable dans un pays sans Constitution- le Traité constitutionnel européen. Mais il n’a jamais vraiment promu l’Euro, il a défendu sans relâche la libéralisation des services publics, y compris avec les conservateurs les plus enragés -Aznar et Berlusconi- et surtout il a consenti à la division de l’Europe voulue par les néo-conservateurs américains en soutenant aveuglément, et sans souci de la vérité, la guerre en Irak. C’est une œuvre humaine contrastée, avec ses forces et ses faiblesses, ses réussites et ses erreurs, qui ne mérite ni excès d’honneur, ni excès d’indignation. Mais c’est au total, celle d’un progressiste … à la britannique.

« What counts is what works » : tels étaient les mots préférés de Tony Blair. Ils pourraient, ils devraient nous inspirer. Être efficace, n’est pas trahir ses valeurs. Être cohérent n’est pas contraire à la pureté idéologique. Avoir une vision stratégique, penser ensemble les outils politiques, les idées, les objectifs n’est pas un pêché contre le socialisme. Il y a, en définitive, peu de choses à copier pour les socialistes français dans le blairisme : la 3ème voie a été conçue il y a 10 ans et ne s’est pas assez renouvelée, la société a changé, nos pays sont différents. Mais, j’ai la conviction que nous devons faire ce qu’il a fait en 1994 : faire muter notre parti, construire sur un autre modèle, le nôtre, une machine à gagner et à changer la réalité française. A défaut, nous connaîtrons, nous aussi, un long règne conservateur, dont la France sortira blessée.

 

crédits photo: service audiovisuel de la Commission.

10 mai 2007, blog de Moscovici

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Histoire de la social démocratie par Alain Bergougnoux, historien et Inspecteur général de l’Education national, membre du think tank social démocrate, A Gauche en Europe

Posté par jeunessociauxdemocrates le mai 07 30, 2007

Social-démocratie : Histoire d’une idée politique

 

Ce mouvement s’est bâti dans un esprit de pluralisme et de modération.

En rupture avec le communisme, la social-démocratie s’est placée, dès l’origine, sous le signe du pluralisme politique et de la doctrine keynésienne alliant initiative privée et impulsion de l’Etat. Après l’âge d’or des années 1970-1980, incarné par Willy Brandt, Olof Palme et Bruno Kreisky, elle n’a pas su tirer profit de la chute du mur de Berlin.La social-démocratie européenne représente des politiques et des organisations qui se sont peu à peu constituées dans les pays de l’Europe du Nord et de l’Europe centrale, à la fin du XIXe siècle. Entre les partis sociaux-démocrates, il y a eu (et il y a encore) des différences de culture et de structure, liées aux réalités nationales, mais leur histoire a été largement commune. Ils sont nés avec et par l’entrecroisement de deux dynamiques politiques : d’une part, la lutte pour le suffrage universel, la démocratie politique, qui en fait des partis démocrates (républicain en France), d’autre part, la critique du capitalisme, de ses injustices et de son irrationalité, qui en a fait initialement des partis ouvriers, d’inspiration marxiste pour la plupart sur le continent – le travaillisme présentant une idéologie composite de tradition religieuse, imprégnée de syndicalisme, avant tout réformiste.Au fil des débats et des crises qui ont traversé le socialisme européen – notamment la crise « révisionniste » des années 1900 – les partis sociaux-démocrates ont refusé de plus en plus explicitement la révolution violente. Mais, en même temps, ces partis, avec les syndicats qui leur étaient liés, ont transformé peu à peu les sociétés libérales en inscrivant la question sociale en leur cœur.Avec la grande rupture de 1917, la social-démocratie, en opposition du communisme, a accepté explicitement la démocratie pluraliste. Mais, au contraire du libéralisme, elle a opposé à l’économie de marché la légitimité des revendications sociales, et a privilégié le rôle de l’Etat.Après 1918, les partis sociaux-démocrates ont été confrontés au défi de gouverner dans des sociétés qui demeuraient capitalistes et, souvent, de participer à des coalitions avec d’autres forces politiques. Mais ils n’étaient pas préparés à des situations où ils ne pouvaient pas mettre en œuvre leur «programme maximum», la socialisation des moyens de production et d’échange. Les premières expériences gouvernementales après 1918 ont été ainsi décevantes. Des réformes ont été mises en œuvre, mais, en même temps, les principes de l’économie libérale se sont imposés. Avec les années 1930 et la crise économique mondiale, les difficultés se sont accrues. La progression du fascisme et du nazisme en Europe a détruit plusieurs partis, particulièrement les partis autrichien et allemand. Mais, pourtant, ce fut dans ces années que commença à être définie une politique qui sortit le socialisme européen de ses contradictions pour une longue période. Ce fut en Suède et en Norvège qu’elle fut d’abord appliquée, avant d’influencer toutes les politiques social-démocrates d’après-guerre.L’idée de base de la social-démocratie moderne fut que la nationalisation des moyens de production et d’échange n’était pas nécessaire pour combattre l’irrationalité et l’injustice du capitalisme. Les gouvernements qui voulaient lutter contre les inégalités, tout en menant des politiques économiques efficaces, pouvaient mettre en oeuvre des politiques anticycliques pour maîtriser les fluctuations du marché, stimuler les investissements, développer la protection sociale, accroître le niveau d’éducation, etc. Les travaux de Keynes, qui réconciliaient l’initiative privée et une direction démocratique de l’économie, donnèrent une doctrine économique à la social-démocratie. L’étendue du secteur public a varié selon les pays et la place de l’Etat, puissant en Autriche et en France, important en Angleterre, faible en Suède ou en Allemagne – mais nulle part les entreprises publiques n’ont été des outils de rupture avec le marché.L’autre dimension de l’expérience politique de la social-démocratie a été l’importance du pluralisme politique et social. La social-démocratie ne nie pas la réalité des conflits dans une société, elle s’est même appuyée sur la reconnaissance d’intérêts constitués, principalement des syndicats et des patronats. Mais elle a pensé que la méthode de résolution des conflits devait passer par le compromis, et a donc mis en oeuvre des procédures de négociation entre les différents acteurs de la société.
La social-démocratie historique n’est donc pas seulement une politique, c’est indissociablement une culture politique, qui part du pluralisme social et défend la « modération » politique, et des structures d’organisation pour la négociation et la concertation. Les partis socialistes d’Europe du Sud – dont le parti français – ont connu des expériences quelque peu différentes, ils ont longtemps mis l’accent sur le conflit, jusque dans les années 1970, et conservé plus longtemps qu’en Europe du Nord une forme de révérence vis-à-vis du marxisme. Aujourd’hui, les conditions économiques et politiques ont largement rapproché les partis sociaux-démocrates et socialistes – même si les réalités nationales demeurent.
Au total, les politiques sociales-démocrates ont connu d’importants succès pratiques. Toutes les analyses statistiques dans les années 1950-1970 ont montré que les plus faibles inégalités de revenus, la protection sociale la plus développée, les meilleurs équilibres entre l’emploi, les investissements et les salaires, ont été le fait de pays où la social-démocratie a exercé durablement le pouvoir – sans même parler de la comparaison avec les pays communistes.Mais, depuis la fin des années 1970, la social-démocratie a rencontré de nouvelles difficultés. Les résultats électoraux ont connu d’importantes fluctuations. La plus connue est la plus récente. Dans les années 1997 et 1998, l’Union européenne a compté onze gouvernements sociaux-démocrates, travaillistes et socialistes sur quinze, et l’on parlait d’une « Europe rose ». En 2002, hormis en Angleterre, toute la social-démocratie européenne est sur la défensive.Comment expliquer cette situation ? Les causes économiques sont majeures. Elles tiennent, dans une certaine mesure, à des difficultés propres aux politiques mises en oeuvre : le coût budgétaire des programmes sociaux, la montée du chômage dans les années 1980-1990, les limites de la politique fiscale, la décentralisation du système de relations professionnelles, qui rend difficile une politique des revenus, etc. Mais ce sont les causes externes qui sont les plus importantes – que l’on résume souvent sous le terme de « mondialisation ». L’autonomisation des marchés financiers, l’entrée dans une société de la connaissance et de l’information, l’accroissement de la compétition internationale, ont modifié les données des « compromis nationaux » de la période antérieure.Les armes traditionnelles de la politique keynésienne, notamment la politique monétaire, avec le jeu des dévaluations, et la politique budgétaire, avec des déficits importants, ne peuvent plus avoir cours. La mondialisation rend difficile d’être à contre-courant des cycles économiques dominants – comme le gouvernement socialiste français l’a éprouvé en 1982 et 1983. Cela explique que tous les partis sociaux-démocrates et socialistes, à des dates différentes, aient révisé leurs programmes pour demeurer dans le jeu économique national, et aient fait le choix européen pour peser davantage dans la mondialisation.Mais les évolutions tiennent également aux changements intervenus dans les sociétés et les cultures. La transformation du salariat, avec le déclin de la classe ouvrière traditionnelle, et l’existence de millions d’ouvriers et d’employés qui vivent des conditions de travail faites de précarisation et d’isolement, l’importance des classes moyennes salariées, la place majeure des femmes dans le travail, l’allongement du « moment » de la jeunesse, et, en même temps, le vieillissement, la présence de populations immigrées, la force de l’individualisme, tout cela a fragilisé les structures de représentation traditionnelle mises en place par la social-démocratie. Les syndicats n’ont plus la même homogénéité et ont pris leur autonomie. Les partis sociaux-démocrates et socialistes doivent réunir plusieurs électorats aux intérêts différents et volatils.L’identité de la social-démocratie est devenue ainsi depuis une vingtaine d’années plus politique et beaucoup moins idéologique, sociologique et culturelle. Elle est donc plus fragile, dépendante des résultats de sa politique, nourrissant moins que par le passé un sentiment d’appartenance. Et cela d’autant plus qu’elle doit affronter de nouveaux concurrents, les partis verts, qui défendent des valeurs post-matérialistes et ont une influence dans les nouvelles générations urbaines, les partis populistes, qui attirent des catégories populaires inquiètes.Ce sont bien les fondements des « compromis sociaux-démocrates » qui sont à repenser dans un nouvel âge du capitalisme. Tous les partis en ont fait le constat et ont remis sur le métier leurs programmes et tentent d’adapter leurs structures. Mais le débat n’est pas clos. Plusieurs tendances se confrontent, quels que soient les partis, avec des influences respectives plus ou moins fortes. Tony Blair et le « New Labour » incarnent un pôle résumé trop simplement sous la notion de « social-libéralisme », qui propose certes une synthèse nouvelle avec le libéralisme, mais entend répondre aussi au désir d’ordre et de repères des classes populaires. Il y a également une « vieille gauche » dans les partis socialistes et sociaux-démocrates, proche des courants les plus critiques du capitalisme mondialisé, qui privilégie les dépenses publiques, une réglementation stricte imposée au secteur privé, une méfiance vis-à-vis de l’Union européenne telle qu’elle se construit. Lionel Jospin et son gouvernement, pendant cinq années, ont tenté de mettre en œuvre un « socialisme moderne » d’inspiration néo-keynésienne, voulant rénover plus que dépasser la social-démocratie européenne.Ces oppositions ne sont sans doute pas satisfaisantes tant les problèmes ne se résument pas simplement. Le sens final de la rénovation de la social-démocratie européenne est encore à déterminer. Sa force est de représenter partout les partis d’alternance face aux conservateurs et aux libéraux. Sa faiblesse est d’avoir perdu la capacité de définir un projet authentiquement collectif dans les années récentes. A elle d’en marquer aujourd’hui la volonté.ALAIN BERGOUNIOUX
Ce texte a été publié dans L’édition du 24 mai 2005 du Monde

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Réflexion de Michel Rocard, congrès national du Mans du PS (12/06/2005)

Posté par jeunessociauxdemocrates le mai 07 30, 2007

La social démocratie doit savoir ce qu’elle veut

 Contribution thématique au congrès national du Mans présentée par Michel Rocard, député européen
(12 juillet 2005).
  Dans la situation d’incertitude où sont actuellement les socialistes, et particulièrement les français, la priorité me paraît à l’évidence être celle de la clarté des objectifs et de la stratégie. Il n’y a d’alliances possibles pour les prochains combats et, parmi nous de réconciliation éventuelle et de restructuration de la Direction possibles qu’en fonction directe de cette redéfinition des objectifs et de la stratégie.Or entre ouistes et nonistes nous n’avons plus ni les mêmes objectifs ni la même stratégie ni les mêmes alliés. Ce n’est pas en faisant semblant de le nier que nous résoudrons le problème.

Nous avons conduit nos derniers combats tant en France qu’en Europe, en limitant arguments et enjeux aux seuls aspects internes de ces batailles. C’était flagrant dans la récente campagne référendaire, et particulièrement dommageable parce que la construction et la perspective européennes ne prennent leur vrai sens qu’à l’échelle mondiale. Du coup nous avons perdu.

Aucun socialiste ne peut souhaiter, ni même imaginer l’Europe comme un club de pays riches organisant en commun l’efficacité et l’harmonie de leur vie économique et sociale en s’isolant du reste du monde, et en opposant des politiques seulement défensives aux influences et aux pressions économiques et financières venant d’ailleurs et notamment d’outre Atlantique et d’Asie.

Bien au contraire, l’évidence s’impose que les rudes problèmes de l’Europe - le vieillissement et ses conséquences sur nos régimes sociaux, la restructuration d’industries vieillissantes, la résorption d’un chômage important et durable - sont non pas du tout marginaux mais de deuxième ordre par rapport aux lourdes menaces qui pèsent sur le monde et frappent l’Europe comme le reste.

Du temps de l’Empire romain comme de la Grande Bretagne au XIXème siècle, la puissance qui commandait le monde était aussi la plus riche. Inattaquable financièrement comme militairement, elle ne dépendait de personne. Aujourd’hui les Etats-Unis affichent une dette extérieure de 600 milliards de dollars. Mais ce n’est pas l’essentiel : l’élément le plus grave dans cette situation est que le système financier américain aujourd’hui ne tient qu’à la condition de pouvoir emprunter au reste du monde 1,9 milliard de dollars par jour et que cette somme est en constante augmentation. Il faudrait pour que le système reste stable et que la capacité d’emprunt des Etats-Unis se confirme tous les jours, que le dollar reste stable lui aussi et ne menace pas de perdre de la valeur, que le budget de l’Etat Fédéral américain, lui au moins, soit équilibré, et que l’appareil productif affiche une croissance réelle fiable.

Or toutes ces conditions font défaut. Le dollar est sur une pente à long terme de dégradation lente : les banques centrales d’Asie, y compris de Chine Populaire, qui le soutiennent en ce moment, déjà pour des raisons purement politiques, pourraient bien finir par se méfier vraiment. Le déficit du budget fédéral approche des 6 % du PNB, presque le double de ce qu’on reproche à la France. Enfin et plus gravement l’économie américaine est une économie de « bulle ». Il y avait en 1970 aux USA 40 % de travailleurs « manufacturiers » comme on dit dans leurs statistiques. Il en reste aujourd’hui 18 %, or cette catégorie comprend les « manuels des services » entendez les coupeurs de viande de Mac Do. Si l’on exclut les métiers de cette nature de la définition, il reste 11 % de la main d’oeuvre totale qui soit effectivement manufacturière. Les Etats-Unis désindustrialisent à tour de bras. General Motors et Ford sont en faillite. Et l’argent qui tourne est de manière dominante à intention spéculative.

L’explosion de la bulle « e-economy », les activités de traitement de l’information, en 1997 a volatilisé quelques milliers de milliards de dollars en quelques semaines, mais n’a évidemment pas tari l’appétit spéculatif qui caractérise le capitalisme actionnarial actuel.

Après l’effondrement de l’informatique, on s’est replié sur l’immobilier, c’est un petit peu plus sûr. Ce parasitage de l’épargne du reste du monde pour spéculer porte sur des sommes immenses. De ce fait, par dessus la bulle spéculative immobilière qui se développe aux Etats-Unis, un peu comme on en avait connu une en France fin 1980 début 1990 et qui avait explosé à mi décennie, se développe à toute allure une bulle sur la bulle à partir du crédit hypothécaire. Lorsqu’elle explosera, elle risque fort d’affecter profondément le cours du dollar, la capacité d’emprunt américaine… Il peut arriver n’importe quoi. Ce sera naturellement différent dans la forme de la grande crise de 1929 qui contribua à mettre Hitler au pouvoir, mais peut-être pas différent par l’ampleur. Et incidemment il peut sans doute suffire de l’énorme choc pétrolier rampant que nous subissons actuellement pour servir de déclencheur. Enfin pour limiter les dégâts et remettre de l’argent dans le gouffre boursier, Bush travaille sur l’idée stupéfiante de voler les milliards de dollars accumulés dans les caisses de retraites publiques pour les recycler vers la bourse, à tous risques pour les retraités. Cette bataille là aussi pourrait être un déclencheur.

Je vous entends déjà, mes camarades… « Michel, tu pousses, on prépare notre 74ème Congrès. Sommes nous capables de nous rassembler ? Qui nous dirigera l’an prochain ? Voilà les vraies urgences. Tes trucs on s’en occupera après… » Précisément, ma raison d’insister là-dessus c’est que :

     On va dans le mur, et pas… à long terme.
     Tout cela est si grave et si dangereux qu’il n’y a pas d’autre priorité que de chercher à parer à ces risques.
     Ce qui peut éventuellement se produire est une manière de Tsunami financier. La puissance des forces qui déferleraient alors est potentiellement immense. Seule l’Union européenne a la taille de résister en partie à cela. Ce n’était donc pas le moment de commencer à la détricoter.
     Mais surtout dans cette situation il n’y a pas de stratégie pertinente pour l’immédiat, l’automne 2005 et l’année 2006, qui ne prenne en charge cette menace et ne cherche à la traiter par l’appel à la négociation internationale pour un nouvel ordre financier - un nouveau Bretton Woods - et par la préparation de l’Europe à tenir le choc.

Or il va de soi qu’une stratégie de ce type, qui intéresse le monde entier si elle ne peut s’appuyer que sur l’Europe, n’a pas grand sens ni grande chance de succès si elle est uniquement défensive. Résister au caractère volcanique des déséquilibres actuels du capitalisme n’est pas seulement une question de survie, c’est une question de modèle de société. A quoi servirait-il d’empêcher une explosion proche si c’est pour retomber dans le même système, toujours aussi inégal, instable et cruel ?

C’est ici qu’il est important de savoir ce qu’on veut, et de le définir, sur le fond.

Un de mes vœux les plus chers est que notre 74ème Congrès, enfin, et pour la première fois depuis 1920 - la reconstruction de la « vieille maison » après la scission communiste - sinon depuis 1905, notre fondation, définisse les mots, ne s’embarrasse pas de faux semblants et de faux débats, et dise clairement qui nous sommes et ce que nous voulons.

Le capitalisme est un système injuste, cruel, dangereusement instable, mais terriblement efficace. Notre système actuel est un combiné entre l’économie de marché - offre et demande des entreprises et des personnes sont libres et s’ajustent comme elles peuvent - et la propriété privée des moyens de production et d’échange, qui donne la totalité du pouvoir économique et financier aux seuls capitalistes. Les deux sont dissociables : on peut imaginer aussi bien un marché sur lequel ne se présenteraient que des entreprises publiques, coopératives, mutualistes ou municipales, qu’un système corporatiste dans lequel le consortium des entreprises privées administrerait l’offre, la demande et leur confrontation.

L’économie hitlérienne n’était pas très loin d’un Gosplan privé !

Nous vivons dans le cumul des deux et nous sommes confrontés à ses dérives. Dès l’origine - fondation de l’Internationale Socialiste par Jaurès en 1889 et du parti français en 1905 - nous avons choisi de défendre la liberté, et concrètement les libertés, fussent-elles bourgeoises, adjectif qui fut accolé à rien moins que les libertés de pensée, d’expression, de religion, d’association (y compris syndicale) et de vote, ou sociales comme les libertés d’accéder à l’école, à la santé et à l’emploi notamment.

En 1920 l’Internationale fait un choix plus net encore : elle exclut Lénine et les bolcheviques, et refuse l’emploi de la contrainte pour imposer la société socialiste. Ce choix est toujours valide : il veut dire que nous rejetons la perspective d’une stratégie violente offensive –la révolution dans sa définition la plus limitative, car au sens strict la révolution est un changement de système quels qu’en soient les moyens- et que nous vivrons donc dans la forme du capitalisme née au XIXème siècle, ce combiné de marché et de propriété privée des moyens de production et d’échange, jusqu’à ce que nous en sortions démocratiquement.

Le marxisme - ou pour être strict sa dérive Kautskyenne, mais laissons tomber cela - a pourtant conduit beaucoup de socialistes, il y en a encore dans nos rangs, à penser que jamais l’humanité ne pourrait corriger la cruauté, l’injustice et l’instabilité du capitalisme autrement que par une très vigoureuse intervention de l’Etat jusque dans le secteur productif. Ainsi s’explique la tentative communiste, ainsi s’expliquent aussi des tentatives beaucoup plus timides et limitées, infiniment plus démocratiques au demeurant, de maîtriser le système grâce au poids dans l’économie d’un état aussi puissant que le secteur privé : c’est le cas français, c’est celui de la Suède un temps, et après la deuxième guerre mondiale de l’Autriche.

Rien de tout cela n’a marché. En URSS, le totalitarisme nécessaire à ce que le système tienne debout était un prix inadmissible, et les sociaux démocrates que nous sommes ont été soulagés autant que l’humanité tout entière de sa disparition.

A l’ouest c’est l’inefficacité qui a mis ces efforts en doute. On ne produit pas et ne vend pas sans inventivité, rapidité, et discrétion. L’Etat n’est pas fait pour cela. Qu’il fixe de bonnes règles serait déjà beaucoup. Il n’y a pas de sociologie dans le marxisme, et Marx avait oublié que si l’homme est à la fois courageux, créatif, cruel et égoïste, il est aussi quelque peu paresseux : il lui faut la compétition pour travailler. Le génie de l’invention du marché, c’est de mettre la totalité de l’humanité au travail pour son avenir.

Devant le constat d’échec de toutes les tentatives alternatives, les sociaux démocrates se sont progressivement ralliés à l’économie de marché - pas au capitalisme, à l’économie de marché. Les suédois l’ont fait en 1932, les allemands en 1959, les espagnols en 1979 peu après la sortie du franquisme. L’Internationale Socialiste l’avait fait dans ses textes reconstitutifs dès 1946, sans encore entraîner tous nos partis.

Nous socialistes français n’avons jamais - c’est un de nos drames aujourd’hui et un sujet majeur sur lequel il faut que le Congrès tranche - fait ce choix de manière claire, conflictuelle et explicite. Le choix le plus net que nous ayons fait, qui exclut la perspective révolutionnaire et admet de fait la longue cohabitation avec le capitalisme et une sortie inévitablement progressive, mais en tous cas démocratique, nous l’avons largement oublié. Il est moins glorieux parce que moins courageux que les choix suédois, allemand ou espagnol puisque nous l’avons fait, étant au gouvernement, sous la contrainte de la balance des paiements. Pourtant il est essentiel. C’est Jean Poperen - nous étions en recherche de synthèse, mais grâce lui en soit rendue - qui a trouvé la formulation nécessaire pour décrire le mode de progression du socialisme auquel nous pensions tous : le compromis social. Cela se passait à notre 63ème Congrès, à Valence à l’automne 1981. Une phrase malheureuse, prise d’ailleurs à contre sens de ce qu’elle voulait dire, à propos de têtes à couper, a complètement occulté tout autre souvenir de ce Congrès. Sur le plan théorique, c’est pourtant ce jour-là, par ce vote là, que nous avons rejoint nos camarades sociaux démocrates. Simplement nous avons été, nous sommes toujours, plus timides que beaucoup d’autres pour en tirer les conséquences.

Nous sommes donc sociaux démocrates, et fiers de l’être. C’était le nom initial de la 1ère Internationale, c’est toujours le nom de nos plus anciens partis, l’allemand et l’autrichien. Nous le sommes par signature des actes constitutifs de la 2ème Internationale et par notre propre choix, de ralliement à l’économie de marché et non bien sûr, jamais à la société de marché. La société de marché, elle, est devenue notre ennemie principale, l’objet central de notre combat.

Mais avant de continuer pour décrire ce que cela implique pour l’Europe et la France d’aujourd’hui, il y a une autre controverse à traiter.

Nous sommes sociaux démocrates, pas sociaux libéraux. Concernant notre Parti et nous-mêmes, socialistes de France au XXIème siècle cette alliance de mots a des connotations qui se veulent insultantes. Soyons donc clairs. La liberté fut sur près de deux siècles maintenant la valeur guide qui éclaira notre démarche. C’est elle par exemple qui nous a écartés de l’économie administrée. Combien de socialistes, partout, sont morts pour la liberté d’expression et d’association, pour le suffrage universel ou pour lutter contre la tyrannie. En matière politique, parce que nous défendons la liberté nous sommes des libéraux. Mais en politique justement la liberté s’exerce dans le cadre des règles qui en définissent le champ et les limites. C’est dit dès la Déclaration des Droits de 1789 et nous y sommes toujours fidèles.

Or en matière économique le capitalisme actuel fait d’énormes efforts pour nous vendre une escroquerie intellectuelle monstrueuse : sur le marché la liberté se définit pour ses zélateurs par l’absence de règles. Injustices, fraudes, souffrance humaine découlent de ce que le capitalisme actuel accepte de moins en moins de règles, s’il en a jamais accepté.

Techniquement cette vision folle sort d’une théorie économique dite monétariste, maintenant quadragénaire. On l’appelle aussi ultra-libéralisme. En tous cas elle est devenue non seulement l’obstacle principal à tout progrès social, mais même l’instrument majeur de la grande régression que nous vivons aujourd’hui, et notamment des vertigineux déséquilibres américains que j’évoquais ci-dessus. Laisser supposer, à travers une alliance de mots douteuse que le ralliement massif des socialistes, et notamment des français, à l’économie de marché implique de leur part l’acceptation de l’absence ou de l’insuffisance de règles qui caractérise le capitalisme actuel est un assez ignoble procès d’intention, qui traduit en fait le désir de dévier ou d’éviter le débat de fond. Qu’on en finisse au moins entre nous avec ces procédés.

On ne peut l’éclairer, ce nécessaire débat de fond, qu’en précisant ce que nous voulons, notre projet de société. Le Parti y travaille, pour l’an prochain : bonne chance à nous tous. Je me limiterai donc au coeur du sujet.

Le projet socialiste, c’est un mode de vie pacifique, digne, apaisé, combattant constamment toute forme d’injustice, et permettant à chacun d’accéder à des moyens d’existence décents pour pouvoir vivre dans le bonheur et l’épanouissement.

Paul Lafargue le rappelle clairement dans cette inoubliable brochure qu’est « Le droit à la paresse ». Et tous les combats des socialistes depuis toujours - chez nous Baboeuf, Proudhon, Pierre Leroux, Jaurès et tant d’autres - ont toujours eu la dignité des hommes en première priorité, et les niveaux de salaires, de revenus et de protection sociale comme autant de conditions nécessaires à la manifestation de cette dignité.

En bref les droits collectifs, l’égal respect dû à tout individu humain vivant, et la dignité profonde de l’être humain sont le coeur du projet socialiste, dont les conditions de production, de rémunération et de travail ne sont que les moyens de réalisation, tout indispensables qu’elles soient. Dans le travail précaire par exemple, la précarité est une situation encore plus indigne que la modicité de la rémunération.

Qu’est-ce que cela veut dire concrètement pour aujourd’hui : nous sommes en économie de marché mais elle marche très mal. Dans le cadre de l’économie de marché les urgences concernent :

     une redistribution plus ample et plus juste ; les inégalités sont non seulement criantes mais en voie d’aggravation,
     une régulation efficace de l’instabilité du système : cours des monnaies, taux d’intérêts, prix des matières premières,
     une lutte draconienne contre les spéculations boursière et monétaire.

Mais l’essentiel concerne non pas le marché lui même mais sa relation avec le reste de la société.

Il s’agit d’abord de ses limites, ou de ses bornes :

     si l’éducation et la santé fonctionnent à partir de fournitures et de travail qui relèvent du marché, l’accès de tous et la qualité des prestations ne sauraient lui être soumises ;
     il faut aussi protéger les biens et services de culture, et la création, du contrôle dominant du marché ;
     le marché n’est pas concerné par notre environnement et notre niche écologique. Seules des règles strictes peuvent y pourvoir ;
     le développement des services publics et de la Sécurité Sociale ne saurait être limité pour des raisons de marché : il doit prendre l’ampleur nécessaire à la couverture des besoins recensés, et servir de facteur d’équilibre dans le système.

Il s’agit ensuite des fonctions de l’Etat, qu’il y a urgence à restaurer :

     recherche et développement, la clé trop négligée de notre avenir ;
     la conception et le financement des grandes infrastructures comme des grandes aventures de l’espèce humaine : espace, exploitation des ressources du fond des océans, énergies nouvelles, mise en valeur de la Sibérie… ;
     l’aménagement du territoire et la correction des déséquilibres régionaux ;
     une politique étrangère, de paix, de sécurité, et de coopération qui ne laisse pas aux seuls Etats-Unis la responsabilité de gendarme du monde, et qui témoigne de la solidarité humaine.

Tout cela est assez évident, emporte probablement l’accord de tous les socialistes, et ne présente de difficultés que dans l’action : comment distinguer à chaque moment le possible de l’impossible, et surtout dans quel cadre géographique : la France, l’Europe, le Monde ? J’y viens.

Mais à cette liste manque encore ce qui est à mes yeux l’essentiel, et fera la force de conviction du projet socialiste demain.

Je veux parler du non marchand, du gratuit, du temps libre, de l’activité créatrice des hommes, du don, de l’échange des savoirs et des savoirs faire, de nos relations interpersonnelles, de l’associatif, du bénévolat et de tout ce qui ne se paye pas.

Peut on accepter un système social dans lequel la dignité de chaque être humain ne se mesure qu’à ce qu’il gagne ?

Peut on accepter de voir dériver notre relation au sport et à la culture vers des spectacles payants que l’on consomme passivement, alors que faire du sport, de la peinture, de la musique ou de la randonnée ne coûte à peu près rien si l’école vous y a initié et si la vie associative vous soutient, et vous fait vivre de toutes autres émotions ?

Dans la vie professionnelle peut on tolérer que l’expérience, le savoir faire, la qualification professionnelle et les travaux réalisés comptent pour rien ou peu de choses lorsqu’il s’agit de licencier ?

Tous ces exclus dont nous parlons tant ont bien sur besoin d’une solidarité financière, mais ils ont encore plus besoin que leur dignité soit reconnue et respectée. C’était un peu cela, l’insertion dans le RMI.

Cette jeunesse en déshérence, et qui parfois nous fait peur, ne le serait elle pas un peu moins si dans nos temps de vie il y avait plus de place pour les relations parents-enfants et le suivi scolaire ?

Peut on ignorer plus longtemps que dans toute vie humaine les plus belles émotions, d’amour, d’amitié, de performance sportive ou artistique, de création, n’ont en général pas grand rapport avec l’argent ?

Nous sommes un peuple qui ne chante plus guère, ou qui chante faux. Pourtant, quelle joie de chanter.

La vie, la vraie, c’est cela aussi. Pour les riches comme surtout pour les moins riches. Notre devoir de socialistes est d’assurer le minimum juste et décent sans lequel rien n’est possible. Mais notre devoir est aussi de rendre possible cet épanouissement. J’ai même le sentiment que notre discours économique est reçu avec des réserves - pas plus dans les classes populaires qu’ailleurs les gens ne sont naïfs, ils savent très bien le poids du capitalisme, les contraintes, la longueur du temps nécessaire - alors que le discours du temps libre, du gratuit, de la création, de l’amitié, de la pratique sportive et culturelle est, lui, nécessaire, attendu, et rapidement porteur de confiance.

Les politiques nécessaires sont multiples mais connues :

     priorité à l’école : l’éducation sensible et artistique comme l’éducation sportive doivent avoir beaucoup plus de place par rapport aux seuls savoirs ;
     une masse de petits équipements publics locaux est nécessaire ;
     le développement de l’économie sociale et solidaire est un puissant moyen d’humaniser nos rapports professionnels. Avec le mouvement associatif, c’est tout cela qui peut servir de support à l’activité hors marché ;
     il faut penser les temps de vie, et rester inflexible sur la réduction de la durée du travail quitte à le faire plus progressivement et avec plus de souplesse. Il est hautement symbolique que la droite aujourd’hui attache autant d’importance - négative - aux 35 heures… Le peuple est toujours dangereux quand il pense et qu’il a du temps pour la participation civique. Par ailleurs l’incitation frénétique à la croissance qu’il y a derrière ce refus de voir réduire la durée du travail est contraire à la nécessité écologique urgente de ralentir ladite croissance ;
     il faut soutenir beaucoup plus largement le secteur associatif et le bénévolat. Le projet socialiste a besoin d’une âme. Il ne la trouvera que dans le non marchand.

Nous devrions être capables de nous mettre d’accord sur ce que nous voulons. Mais je reste surpris de ce que si peu de socialistes attachent de l’importance à ce qui se passe en dehors du travail et de l’argent. Pour moi c’est au contraire principalement dans le non marchand que se situe l’espoir de vivre autrement, et que peut se refonder la confiance dans le combat des socialistes.

Une telle vision du projet des socialistes n’a rien de purement français. Nous en partageons l’essentiel avec toute l’Internationale Socialiste, la plus importante formation politique présente dans le monde entier, mais surtout avec tous nos camarades du parti des socialistes européens.

Un projet de société ambitieux, chaleureux, mais réaliste est une condition majeure des succès futurs. Mais il est inopérant s’il n’est appuyé sur une stratégie. Or c’est là que ça commence à coincer.

Il y a en effet des conditions de validité à ce projet : la disparition de la pauvreté, la réduction des inégalités, la restauration de la puissance de la sécurité sociale et de l’Etat, responsable, lui, des services publics, de la fixation des règles et pour une part majeure de l’invention de l’avenir.

Or ce sont justement ces éléments là que le capitalisme actuel s’acharne à interdire. Les forces économiques, financières et politiques conservatrices qui jouent dans ce sens dominent pour le moment le monde presque entier, et ont une telle puissance qu’à l’évidence aujourd’hui aucune nation isolée n’y peut résister, pas même complètement la Chine et sûrement pas, c’est visible, les Etats Unis. Si la France tentait de jouer seule à ce jeu, elle se trouverait rapidement mise en faillite par le système et placée sous surveillance par les marchés aussi bien que par le Collège des grandes nations capitalistes.

Résister à ces pressions négatives, imposer une autre régulation, et infléchir le système avant qu’il ne nous mène dans le mur est la grande affaire, la notre, des vingt ou trente ans qui viennent.

Pour tenir ces enjeux chacun devine, tant elles sont évidentes, les quatre conditions majeures :

    1. la masse, expression de la puissance. Seule l’Europe l’a.
    2. l’organisation : il faut que cette masse soit commandée et puisse mettre en oeuvre une politique. Bonne ou mauvaise cela s’appelle une Constitution. On vient de perdre dix ans. Mais ce combat titanesque est à l’échelle séculaire… Or si certains dirigeants politiques ne sont pas pressés, les chômeurs et les précaires le sont.
    3. la cohésion et la précision doctrinale et théorique.
    4. la volonté politique, ce qui suppose une victoire politique sociale démocrate dans toute l’Union Européenne.

C’est manifestement la troisième condition qui a le plus fait défaut jusqu’ici, au point que les deux premières figurent à peine dans notre culture collective - malgré Jaurès Briand Blum et Mitterrand - et que certains dirigeants du Parti ont pu récemment ignorer notre immersion dans cette masse, nécessaire quoi qu’il arrive, et rejeter une petite avancée constitutionnelle arrachée à la droite, au nom d’un pointillisme juridique que l’on avait jamais vu dans l’histoire bientôt biséculaire des combats du socialisme. L’erreur grave ici est la double sous estimation de la fragilité de l’Europe et de la puissance des forces de désagrégation. Il y a là un noeud de raisonnement stratégique qui est au coeur des doutes et des désaccords du Parti : encore un qu’il faut bien explorer.

La construction européenne n’est à peu près pour rien dans le changement de nature du capitalisme qui nous affecte si gravement depuis une vingtaine d’années bientôt. L’affaire est mondiale, il faut la rappeler pour y voir clair.

Le capitalisme, en tant que mélange d’économie de marché et de propriété des moyens de production et d’échange est efficace - nos revenus par tête ont été multipliés par plus de cent en deux siècles -, puissant - il s’est relevé de nombreuses guerres et crises, il a gagné au XXème siècle contre le fascisme et le communisme et même temporairement contre nous sociaux démocrates - cruel - la saga des crises, des grèves, des souffrances et des répressions meurtrières est immense, et enfin terriblement instable.

L’histoire a parlé : dans l’état actuel des choses nos sociétés ont accepté la cruauté pour bénéficier de l’efficacité.

Restait l’instabilité : elle a failli emporter tout le système mondial entre 1929 et 1932.

Le combat social démocrate, des luttes ouvrières et l’intelligence humaine ont inventé des correcteurs à cette instabilité, trois en l’espèce. Par chance, ce qui n’est pas le cas pour ces immenses inventions humaines que sont l’agriculture, l’écriture ou la monnaie, ces trois correcteurs portent des noms d’inventeur.

Le premier est la sécurité sociale. Beveridge expliquait qu’en créant les retraites, l’assurance maladie, l’assurance chômage ou les allocations familiales, non seulement on humanisait le système mais on le stabilisait largement puisqu’un tiers des revenus allait échapper aux variations et aux crises.

Le second porte le nom de Keynes. Il consiste à dire que les Etats, commerçant sur un marché mondial unique mais émettant chacun leur monnaie, feraient mieux d’utiliser celle ci et leur pouvoir budgétaire comme pompe aspirante et foulante pour corriger les oscillations du système, plutôt que de respecter des équilibres financiers, artificiels pour quiconque crée sa monnaie.

Le troisième est tout bonnement la politique des hauts salaires. Le capitalisme est un système génial de production de masse, qui évidemment ne fonctionne que s’il y a consommation de masse en quantité comme en qualité. L’inventeur était Henry Ford le constructeur automobile quand il a dit au début des années Trente, pour sortir de la grande crise : “ je paie mes salariés pour qu’ils m’achètent mes voitures ”.

Ces trois correcteurs sont puissants. Inventés trop tard ils n’ont pas réussi à éviter la 2ème guerre mondiale. Mais ils ont joué à plein juste après. Cela nous a valu, de 1945 à 1972-73, ce que Jean Fourastié a appelé les “ Trente Glorieuses ”, près de trente années de croissance à peu près régulière, sans crise financière systémique, en situation de plein emploi continu, et avec même dans quelques pays dont le notre l’amorce d’une légère tendance à la réduction des inégalités.

Il ne nous restait plus qu’à contester la “ société de consommation ”, ce que nous faisions d’ailleurs allègrement. Inouï. La sociale démocratie tempérait et maîtrisait le capitalisme, pour le plus grand bien de l’humanité développée. C’était l’époque où Michel Albert baptisait capitalisme rhénan ce capitalisme principalement européen à forte composante sociale.

C’est dans cette période et dans ce cadre international de pensée et d’action que commence la construction européenne. Ses objectifs sont d’abord politiques - rendre la guerre impossible entre nous - mais la volonté de précaution de ne pas heurter les souverainetés politiques (qui avaient tué les efforts de Briand et Stresemann vers les Etats Unis d’Europe dans les années 1920 et par là permis la guerre) a conduit les pères de l’Europe à proposer le détour par la mise en commun des économies. La Communauté Economique Européenne qui naît là, en 1959 exactement, est déjà définie comme marchande et libre échangiste : l’exigence de la concurrence libre et non faussée est écrite à ce moment. Mais elle est keynésienne d’inspiration, et sous large influence sociale démocrate. Collectivement nous sommes parmi les pères fondateurs : Savary fut rapporteur de ce Traité, qui fut négocié par un gouvernement socialiste conduit par Guy Mollet et qui comprenait Christian Pineau le négociateur et François Mitterrand.

Tout baignait dans l’huile pour l’ensemble des pays développés - à la guerre froide près bien sûr - et normalement dans la décennie 70 l’humanité n’aurait du se poser qu’un seul problème, celui de savoir comment faire bénéficier l’Afrique l’Asie et l’Amérique Latine d’un système aussi remarquable.

Et c’est à ce moment, fin des années 60 début 70, que se produit le drame. Une décision et une idée. Toutes deux américaines, et pas européennes. Non pas en provenance de ce grand peuple démocratique qui avait inventé le New Deal, sauvé l’Europe de la barbarie nazie et s’attachait à corriger ses inégalités, mais d’un clan, toujours le même, les Républicains de droite, Président Nixon, intellectuel chef de file Milton Friedmann, Prix Nobel d’économie, hélas.

La décision, c’est le décrochage du dollar et de l’or, décidé par Nixon en novembre 1971. Il s’agit de manque de courage politique pour attaquer la résorption d’un déficit extérieur gigantesque, déjà, et sans doute aussi de la volonté d’échapper à un système trop bien coordonné et trop contraignant pour les Etats-Unis. Depuis rien ne va plus. Il n’y a guère de règle monétaire internationale, les parités sont dangereusement volatiles - on a vu le dollar évoluer entre 0.6 et 1.6 Euro - et les crises financières systémiques sont de nouveau possibles : on l’a vu en Europe en 1992 et en Asie en 1997.

L’idée c’est en gros celle du capitalisme actionnarial. Les idées tuent, on le sait depuis longtemps mais au niveau de dangerosité de celle là il y en a peu dans l’histoire depuis le travestissement étatique de l’oeuvre de Marx.

L’école de Chicago produit dans la décennie 60 et convient sous l’impulsion de son créateur Milton Friedmann de se baptiser monétariste. D’autres les appelleront ultralibéralistes. On peut faire avec les deux appellations mais sûrement pas avec celle de libéraux car les vrais libéraux - les grands fondateurs des XVIIIème et XIXème siècles - savaient tous qu’il n’y a pas de liberté sans règles, même en économie.

Que dit cette école, vers 1960 ? Que nous vivons une période inouïe - c’est vrai - que nous le devons à un système génial, le capitalisme - c’est encore vrai - que ce qui est génial dans le système c’est à la fois le moteur, le capitalisme, et le carburant, le profit. Aucune réflexion sur les inégalités, la cruauté sociale ni l’instabilité. Le raisonnement continue : tout cela a tellement de puissance que ça marcherait encore beaucoup mieux et avec des résultats beaucoup plus spectaculaires si vous tous braves gens en faisiez aussi, du profit, et beaucoup.

Qu’est ce qui vous en empêche ? Les impôts, les taxes, les charges sociales, les règlements limitateurs de croissance pour cause de droit social, d’écologie et de tout le reste.

Débarrassons nous de tout cela.

Question d’un élève à ce professeur : “ M’sieur, M’sieur, j’ai des enfants, je veux qu’ils fassent de bonnes études, comment on paye les profs si je ne paie plus d’impôts ? ”
Réponse professorale : “ Si l’accumulation de vos profits triplait vos revenus, vous accepteriez de payer l’école et elle marcherait mieux ! ”

Dans cet esprit de multiples gros livres pleins de formules mathématiques prétendent démontrer que l’équilibre spontané du marché, de chaque marché sectoriel, est “ optimal ” et que par conséquent toute intervention publique visant à en corriger le contenu social aura plus d’inconvénients que d’avantages, plus de victimes que de bénéficiaires et sera donc contre performante.

Cette doctrine contraire au bon sens et à l’observation la plus élémentaire a fait le tour du monde. Le petit peuple américain anglais ou japonais, dans la culture très financiarisée où il baigne plus que nous, y a vu un merveilleux moyen d’améliorer ses revenus, et surtout les forces économiques y ont vu un excellent moyen de limiter en grande partie la pression fiscale et les règlements de toutes natures qui les gênent. C’est ainsi que la plupart des forces politiques conservatrices dans le monde développé s’y sont ralliées. L’Europe institutionnelle n’y est pour rien. Il faut se souvenir d’ailleurs, impérativement, qu’il n’existe pas encore de forces politiques européennes. Les forces politiques conservatrices nationales sont devenues ultralibéralistes – à la relative exception près des gaullistes français – et ont oeuvré dans ce sens depuis trois décennies à leur niveau national comme au niveau européen, qui est en matière politique une gigantesque confrontation de forces à définition nationale, même si elles pensent de manière convergente. Les choix des Commissaires, qui sont faits par les états, illustrent ce que cela veut dire, et pour quiconque n’aurait pas compris, le projet de Directive Bolkestein sur les services décrit fort bien ce que cela signifie.

Ce changement de doctrine est un changement de mode d’emploi du capitalisme. Il a rallié des forces qui ont su faire des majorités électorales aux Etats Unis, au Canada, au Japon, en Australie, en Grande Bretagne, aux Pays Bas, dans l’Espagne d’Aznar, l’Italie de Berlusconi, la France de Chirac 1986 version Madelin, la Suède, la plupart des démocraties rescapées de l’URSS - et bien entendu le FMI et la Banque Mondiale.

Le résultat est écrasant. On est entrain de démolir les trois correcteurs qui ont humanisé le capitalisme pour les trente années de l’après guerre. La pauvreté de masse a réapparu en pays développé, les inégalités augmentent vertigineusement aussi bien entre pays du Nord et pays du Sud qu’à l’intérieur des pays développés. Le travail se précarise partout, le chômage devient incompressible ou alors il est remplacé par des “ petits boulots ” payés en dessous du seuil de pauvreté. La solidarité budgétaire internationale diminue.

Partout les services publics et la protection sociale sont attaqués, érodés, affaiblis parce qu’ils sont autant d’entraves à la possibilité de soumettre à la loi du profit l’essentiel des activités humaines.

La culture a le plus grand mal à résister, pourtant défendue par le respect de la diversité culturelle, principe largement admis sur la scène internationale hors USA, à la différence de la défense des services publics ou de la sécurité sociale.

Enfin et surtout, le système retrouve son instabilité originelle.

Il faut compléter le tableau en ajoutant que quelques pays émergents - les dragons asiatiques - se sont ralliés à cette vision, et que la Chine et l’Inde ont commencé sur des bases analogues un développement vertigineux dans une cruauté sociale insoutenable. Pour le reste du Tiers Monde ou du Sud, c’est la marginalisation aggravée. Pauvreté, famines, guerres locales s’y multiplient, même si en statistiques globales, grâce à la Chine et à l’Inde, la pauvreté régresse.

C’est dans ce décor de ruines du capitalisme humanisé par la Social Démocratie que nous devons agir maintenant.

Le combat est mondial, l’Europe n’est qu’un moyen mais peut être le principal. Que nous reste t il ? A l’échelle historique les chances sont immenses.

Il nous reste la plus grande organisation politique mondiale, l’Internationale Socialiste et son instrument européen concentré, le PSE. Ils sont petits par rapport aux enjeux mais ce sont les seuls. Etrange pensée que celle de ceux qui veulent s’en séparer. Pour aller où, avec qui ?

Il nous reste le projet de société. Son embryon s’appelle le modèle européen : démocratie représentative, économie de marché plus services publics puissants plus sécurité sociale développée. Le projet socialiste en sera le développement plus accompli. Le monde entier nous l’envie, c’est aussi vrai en Afrique qu’en Palestine ou en Amérique Latine. La puissance de rayonnement mondial de ce modèle est énorme, elle sera un appui. Le fait que ses caractéristiques dominantes soient attaquées par le capitalisme actionnarial ne fait que souligner l’importance des enjeux.

Il nous reste, c’est essentiel, le front de la pensée. Tous les fondateurs du socialisme étaient des penseurs. Camarades, pour le 74ème Congrès, il faut travailler lire et penser. Le Jury du Prix Nobel d’économie, quinze années de suite, nous a honoré de monétaristes. Voilà dix ans qu’il a cessé. Entre Amartyra Sen, le considérable économiste alternatif de la pauvreté, ou Joseph Stiglitz, maître d’oeuvre du système qui, quand il a compris , a démissionné décrit et dénoncé, ou même le malheureux Tobin, coupable d’avoir demandé de la régulation, le Jury du Nobel ouvre la voie de la suite. Tout ce qui pense aujourd’hui ne peut que rejeter un système injuste fou et dangereux. Cette force intellectuelle immense va jouer un rôle croissant.

Il nous reste surtout l’Europe, à la condition essentielle de ne pas se tromper sur ce qu’elle est et ce qu’elle peut. Comment lui en vouloir d’être dominée par les forces nationales conservatrices qui nous dominent chez nous ?

Le capitalisme n’a pas besoin de règles, et moins encore de puissance publique. Le fait de lui avoir arraché dans l’euphorie des Trente Glorieuses une puissance publique à l’échelle immense de ce continent est déjà une manière de miracle.

L’Europe est interdite de politique étrangère, sauf aux marges, parce qu’une majorité de gouvernements des Etats Membres ne veulent pas de conflit avec les Etats Unis. C’est dommage, c’est grave, il faudra des décennies pour surmonter cela. Est ce une raison pour abandonner le reste ?

L’Europe actuelle est principalement un outil à fabriquer des règles pour la bonne marche de l’économie capitaliste. Déjà les USA n’ont plus l’équivalent. L’Europe refuse les monopoles. C’est pourquoi il y a une quinzaine d’années Boeing et Douglas n’ont pas pu fusionner. Ils auraient fait par là une entreprise unique contrôlant à près de 80 % de la construction aéronautique et spatiale du monde. Cela aurait à l’époque tué Airbus. 7 ou 8 ans après ce sont Honeywell et Général Electric, menaçant de faire l’entreprise mondiale unique contrôlant 60 % du marché de l’informatique, qui voulaient fusionner et ne le purent à cause de l’Europe. Galiléo, projet européen, est le premier accroc dans la domination stratégique absolue des Etats Unis dans ce domaine, de l’utilisation de l’espace. Il n’ y a que l’Europe pour obtenir devant l’OMC la condamnation et la fin du procédé fiscal américain de subventionnement des exportations par la détaxation des Sociétés off shore, et c’est là un peu de justice dans le commerce mondial.

Il n’y a que le Parlement Européen pour faire obstacle à la volonté de Microsoft d’étendre la brevetabilité des logiciels c’est à dire du savoir mathématique pour en faire de profitables monopoles et il faut bien ajouter l’Airbus A380 et ITER.

C’est peu ? C’est déjà énorme. L’Europe en fait, déjà, nous protège de monopoles mondiaux, américains japonais ou même européens, qui chacun dans son secteur commanderaient le monde de manière absolue.

Et l’Euro de son côté nous protège déjà des soubresauts financiers du monde. Nous n’avons rien subi de la crise asiatique en 97 - l’Euro n’était pourtant qu’en préparation à cette époque - ni de la crise russe postérieure.

C’est déjà une forte base de départ. Mais de plus l’Europe est en partie démocratique. J’ai la conviction que dans les dix ans qui viennent la pression de nos électeurs imposera la consolidation des services publics et de la sécurité sociale. Pour le reste de l’Europe sociale la consolidation constitutionnelle de la charte des droits aurait été nécessaire. Nous paierons le refus français.

Il suffit de tout cela pour rendre l’Europe insupportable aux capitalistes qui n’en ont pas besoin. Les forces qui jouent déjà la désintégration, le détricotage, sont puissantes. Leur première victoire à propos de la Constitution va les encourager.

L’Europe est de trop dans leur schéma. Leur donner une première chance a été une erreur tragique.

Je demeure persuadé que les marges de liberté de la France seule sont faibles au point de ne guère lui permettre de changer notablement les conditions sociales présentes chez elle, ce qui n’empêche pas de devoir y défendre classes moyennes et classes populaires et y limiter les dégâts sociaux du système. Mais il y faut gagner les élections en présentant la cohérence globale du projet et en confirmant cette cohérence par les alliances recherchées : c’est aux niveaux européen et mondial que les batailles essentielles pour notre niveau de vie et nos emplois se livrent et se gagnent. Je ne vois en effet aucune autre stratégie que celle ci : un projet socialiste convaincant, proposé au niveau de l’Europe entière, une victoire sociale démocrate en Europe appuyée sur une stratégie claire concernant la mise en cause du capitalisme actionnarial et la meilleure régulation du système, et l’usage de l’énorme force de l’Europe pour contribuer à réorienter tout le système mondial, en appliquant chez nous puis en exportant notre projet de société.

Le problème essentiel de toute stratégie, c’est la cohérence qui l’anime.

L’objet du 74ème Congrès, c’est de déterminer notre stratégie et notre cohérence. J’ai voulu participer à ce débat en soumettant les miennes à votre réflexion.

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